Une conférence en ligne sur la santé mentale des élèves et les disparités dans la discipline scolaire
La USC Annenberg Center for Health Journalism a organisé, le mercredi 22 janvier, un webinaire intitulé « La santé en suspens : La santé mentale des élèves face à une discipline inégale ». Cet événement a permis d’aborder des problématiques cruciales liées aux méthodes disciplinaires employées dans les écoles et à leur impact sur les élèves, notamment en ce qui concerne la santé mentale et les inégalités raciales.
Une modération menée par une experte en journalisme de santé
Ce panel a été conduit par Michelle Levander, directrice du USC Health Journalism. Elle a accueilli plusieurs intervenants de renom : Cheyanne Mumphrey, journaliste spécialisée dans l’éducation à l’Agence France-Presse ; Jessica Seaman, reporter spécialisée dans l’enseignement primaire et secondaire pour La Denver Post ; et Rachel M. Perera, chercheuse associée au Brown Center on Education Policy de Brookings, axée sur la gouvernance éducative.
Les intervenants ont partagé leur expertise et des perspectives sur la manière de rendre compte différemment des suspensions scolaires, tout en soulignant les inégalités qui touchent principalement les élèves de couleur, souvent de façon disproportionnée.
Des suspensions en hausse depuis la crise sanitaire
Selon les données de l’Université de Californie du Sud (USC), on observe une augmentation notable des suspensions scolaires dans plusieurs régions du pays depuis la pandémie. Cette tendance est principalement attribuée au manque de personnel dans de nombreuses écoles, qui se trouve incapable d’offrir un soutien adéquat aux jeunes confrontés à des troubles mentaux. La facilité apparente de recourir à la suspension est souvent perçue comme une solution rapide par des responsables éducatifs surchargés, ce qui n’est pas sans conséquences.
Ces mesures disciplinaires, souvent perçues comme des réponses faciles, sont peu efficaces sur le long terme. Elles peuvent même nuire au futur académique et à la santé mentale des étudiants, surtout lorsque leur application n’est pas équitable, renforçant ainsi les inégalités existantes.
Des disparités raciales dans la discipline : un exemple du district de Victor Valley
Une étude menée par le district de Victor Valley Union High School, situé dans le comté de San Bernardino, illustre ces inégalités. Avant même la pandémie, durant l’année scolaire 2018-2019, des différences significatives apparaissaient entre les groupes raciaux en matière de suspensions et de signalements disciplinaires.
Les élèves afro-américains, représentant 20,8 % de la population étudiante du district, étaient responsables de 37,1 % des signalements disciplinaires, soit presque le double de leur part dans l’effectif total. La disparité la plus marquée concernait cette communauté, à laquelle le rapport de l’Office of Civil Rights (OCR) de 2022 a attribué une influence négative et disproportionnée.
Selon cette étude, les suspensions, qu’elles soient hors de l’école, en classe ou en milieu scolaire, ont souvent pénalisé davantage les élèves afro-américains, contribuant à renforcer les inégalités structurelles.
Le rapport note aussi que, pour les élèves latino-américains, leur proportion de 54,3 % dans les signalements (9 774 cas) est supérieur à leur représentation dans la population étudiante (65,2 %, soit 8 975 élèves). Cependant, l’organisme de défense des droits civiques a conclu que ces deux figures ne montrent pas de discrimination systématique à leur encontre.
Plus précisément, les élèves noirs, qui constitue 37,1 % des signalements, en représentaient presque le double par rapport à leur présence dans l’effectif global. Les élèves blancs, eux, représentaient 5,9 % des signalements, pour une population de 8 %, et les étudiants asiatiques, indigènes insulaires ou amérindiennes représentaient 2,7 % des signalements, contre 5,1 % de leur population globale.
Depuis l’instauration de données à l’échelle nationale par le ministère de l’Éducation dès 1973, le taux de suspensions a connu une tendance à la hausse, marquant une progression continue sur plusieurs décennies. Perera rappelle que des disparités raciales, en particulier pour les étudiants noirs, ont toujours existé, et que ces différences se sont accentuées avec l’augmentation du recours à la suspension. Bien qu’une stabilisation du phénomène ait été observée récemment, ces inégalités majeures persistent.
Perera insiste également sur le fait que ces inégalités ne se limitent pas à la race : les différences selon le genre ou le handicap sont tout aussi flagrantes. Par exemple, les garçons noirs avec un handicap connaissent souvent les taux de suspension les plus élevés. Lorsqu’on évoque ces statistiques, il est crucial d’adopter une approche intersectionnelle pour bien comprendre la complexité des enjeux.
Les causes profondes de la disparité : une analyse historique et sociétale
Perera a partagé ses réflexions sur ce qui explique l’augmentation des taux de suspension disproportionnés. Parmi les facteurs évoqués : la privation d’accès à l’école pour certains groupes de jeunes avant la loi sur l’éducation de 1973, le recours à une ségrégation déguisée dans les écoles, et la réduction importante du corps enseignant noir, impactant directement ceux qui sont les plus susceptibles d’instaurer un climat plus équitable.
Elle souligne aussi que la longue histoire de discriminations et de désavantages a laissé des traces profondes pour les élèves noirs, qui continuent de supporter d’importantes difficultés depuis plusieurs décennies.
Des avancées, mais des lacunes encore très marquantes
Mumphrey a indiqué que si des progrès ont été réalisés dans la réduction des suspensions, notamment pour les élèves noirs, les disparités restent considérables. Par exemple, en Californie, le taux de suspension pour les élèves noirs a diminué, mais demeure trois fois supérieur à celui des élèves blancs. Dans le Minnesota, même constat : la chute du taux n’a pas effacé le décalage, qui reste aussi du même ordre.
Elle explique que certains incidents mineurs, auparavant traités de façon standard, ont tendance à s’intensifier. La perception que les politiques disciplinaires sont vagues, voire subjectives, permet d’arbitrer selon les propres biais des responsables, ce qui exacerbe encore ces inégalités.
Une fois expulsés ou retirés de l’école, il devient bien plus difficile pour ces jeunes de poursuivre leur parcours, avec un risque accru de criminalisation à l’âge adulte. La suspension peut ainsi ouvrir la voie à une spirale négative, avec une hausse des arrestations et des poursuites pénales liées à leur parcours scolaire.
Concernant les alternatives, comme les écoles relais ou spécialisées, Mumphrey regrette que ces dispositifs, initialement conçus pour aider certains élèves, soient parfois devenus des solutions dégradantes ou inefficaces. Elle observe que, souvent, ces programmes ne permettent pas d’adresser réellement les comportements perturbateurs, et peuvent même aggraverd los problèmes, notamment en raison du faible suivi scolaire ou du manque de soutien psychologique.
Ce que les enseignants doivent vraiment pour changer la donne
Seaman, qui couvre l’éducation de la maternelle à la terminale depuis 2021, a observé une augmentation des suspensions lors du retour des élèves en présentiel après la pandémie. Si l’enseignement à distance a permis une baisse temporaire des suspensions, leur recours est depuis reparti à la hausse, en particulier pour les suspensions hors de l’école.
Elle explique que ces sanctions prennent des formes plus sévères, en éloignant directement les élèves de l’établissement, notamment pour des motifs variés comme la violation de règles, la consommation de substances, ou encore la destruction de biens, souvent évoquée de façon trop vague par certains responsables. De plus, dans les districts souffrant d’un déficit de personnel spécialisé, le taux de suspensions est en moyenne supérieur de 40 % par rapport aux écoles bien équipées en personnel qualifié, notamment en psychologues ou assistants spécialisés.
Seaman souligne que, même si le contexte de pandémie a exacerbé l’état de détresse psychologique chez beaucoup d’élèves, il existe un réel besoin d’améliorer la formation et l’encadrement du personnel éducatif pour faire face à ces enjeux.
Perera insiste de son côté sur le fait qu’il n’existe pas de solution miracle pour régler ces problèmes. Elle déplore que la suspension reste une option peu coûteuse et pratique pour des écoles sous pression, mais qu’investir dans la formation des enseignants et dans un personnel suffisant aurait un coût à long terme, qui pourrait payer des dividendes en termes de justice et d’efficacité.
Elle appelle ainsi à une remise en question des pratiques punitives, en soulignant que ces méthodes sont non seulement nuisibles sur le plan éducatif, mais aussi contre-productives pour le développement global des élèves. Selon elle, il est impératif de donner aux enseignants des outils constructifs, capables d’aider les jeunes à surmonter leurs difficultés, plutôt que de recourir à des sanctions punitives qui ne favorisent en rien leur réussite.





