Une étude récente vient enfin quantifier avec précision une alerte que les chercheurs répètent depuis longtemps. Les décès par cancer attribuables à l’alcool aux États‑Unis ont doublé entre 1990 et 2023, passant de 11 361 décès annuels à 23 126. Cette analyse émane du Sylvester Comprehensive Cancer Center de la Miller School of Medicine de l’Université de Miami. Elle a été publiée dans The Lancet Regional Health – Americas.
Selon les données, l’alcool et le cancer sont liés à au moins dix types de tumeurs, et pas seulement au cancer du foie. Le risque s’accroît avec la quantité consommée, et aucune dose n’a démontré d’innocuité. Pourtant, l’alcool représente aussi un facteur de risque modifiable, ce qui signifie que chaque verre que vous décidez de ne pas boire peut tout de même compter.
La science derrière le risque alcool et cancer
Votre organisme traite l’alcool comme un souci chimique à régler. Le foie dégrade l’éthanol en acétaldéhyde, que le National Cancer Institute décrit comme un produit chimique toxique et comme un carcinogène humain probable. L’acétaldéhyde endommage directement l’ADN et les protéines. Des preuves récentes suggèrent aussi qu’il peut se former dans la cavité buccale, où le microbiote buccal peut influencer la quantité qui s’y accumule.
Et ce n’est que le premier chemin. La relation entre alcool et cancer passe en réalité par plusieurs mécanismes qui agissent simultanément. L’alcool génère des espèces réactives de l’oxygène, qui endommagent l’ADN, les protéines et les lipides par oxydation. Il entrave aussi l’absorption de nutriments associant un moindre risque tumoral, comme le folate, la vitamine A et la vitamine D. Il augmente les taux sanguins d’œstrogènes, ce qui explique une grande partie du lien avec le cancer du sein. Enfin, il agit comme solvant dans la bouche et la gorge, facilitant l’entrée des carcinogènes présents dans la fumée de cigarette dans les tissus.
La génétique modifie aussi le tableau pour certaines personnes. Certains variants hérités des enzymes métabolisant l’alcool permettent une accumulation plus rapide d’acétaldéhyde. Cette accumulation explique les flush chez certains buveurs et accroît le risque de cancer de l’œsophage et de cancers de la tête et du cou chez ceux qui persistent à consommer.
Tout cela n’est pas une découverte nouvelle. L’International Agency for Research on Cancer a classé l’alcool comme cancérogène du Groupe 1 en 1987 — le même niveau que la fumée du tabac et l’amiante. Le National Toxicology Program a ajouté les boissons alcoolisées à sa liste des substances cancérogènes humaines connues en 2000.
Pourquoi aucune quantité n’est considérée comme sans risque
La plupart des gens imaginent que le problème alcool et cancer ne concerne que les buveurs lourds. Or les preuves montrent le contraire. Chez les femmes qui boivent un seul verre par jour, le risque de cancer du sein est plus élevé que chez celles qui consomment moins d’un verre par semaine. Le risque s’accroît encore avec une consommation plus importante ou en cas d’épisodes d’alcoolisation excessive.
Les chiffres du Surgeon General’s Advisory de 2025 disent clairement les choses: sur 100 femmes consommant moins d’un verre par semaine, environ 17 développeront un cancer lié à l’alcool. Ce chiffre grimpe à 19 chez celles qui boivent un verre par jour et à environ 22 chez celles qui en boivent deux. Pour les hommes, le nombre passe de 10 à 11 puis à 13 dans les mêmes tranches.
Les directives fédérales restreignent encore la consommation modérée à deux boissons par jour chez les hommes et à une par jour chez les femmes. Néanmoins, cet avis appelle à réexaminer ces limites, car les risques d’alcool et cancer augmentent même à ces niveaux ou en dessous. Il préconise aussi des étiquettes d’avertissement sur les bouteilles et les canettes. De son côté, la conscience publique demeure nettement plus faible pour l’alcool que pour le tabac.
Ankrehah Trimble Johnson, D.O., médecin de famille certifiée et propriétaire de Brownstone Healthcare & Aesthetics à Birmingham (Alabama), l’exprime ainsi pour ses patients: « Il n’existe pas de quantité d’alcool sans risque qui éliminerait totalement le risque de cancer. En revanche, le danger semble augmenter avec la consommation régulière. Réduire sa consommation est donc une excellente idée. Si vous choisissez de boire lors d’occasions sociales ou pendant les fêtes, sachez que cela n’élimine pas vos risques. »
Quels cancers sont liés à l’alcool ?
Le cancer du foie représentait le plus grand nombre de décès par cancer attribuables à l’alcool en 2023, soit 7 686 cas. Le cancer de l’œsophage arrivait ensuite en deuxième position avec 4 902 cas, puis le cancer colorectal avec 3 818 cas. Le cancer du foie a aussi affiché la plus forte progression sur la période examinée, son taux de mortalité standardisé selon l’âge ayant augmenté de 113,9 % depuis 1990.
Les hommes représentaient 17 477 des décès en 2023, contre 5 649 chez les femmes. Les adultes âgés de 55 ans et plus comptaient pour 19 460 décès. Mais ce sont les chiffres des tranches d’âge plus jeunes qui retiennent le plus l’attention: chez les 20–54 ans, le cancer colorectal est le cancer attribuable à l’alcool le plus meurtrier chez les hommes, tandis que le cancer du sein tient ce rôle chez les femmes. Dans les deux groupes, le colorectal dépasse le foie en termes de mortalité liée à l’alcool.
« La constatation la plus surprenante est l’étendue potentielle de l’impact de l’alcool sur divers types de cancers », souligne Chinmay Jani, M.D., auteur correspondant et chef fellow en hématologie et oncologie au Sylvester. Il rappelle que la connexion avec le foie est largement reconnue. La contribution de l’alcool au cancer colorectal, œsophagien, du sein, au pancréas et à la prostate est bien moins comprise du grand public.
La géographie joue également un rôle: en 2023, Washington, D.C., enregistrait les taux les plus élevés de mortalité par cancer attribuable à l’alcool dans le pays, tandis que l’Utah enregistrait les plus bas.
Ce que l’écart alcool et cancer signifie pour les communautés noires
Cette étude ne peut à elle seule répondre à la question des disparités, et les auteurs l’indiquent clairement. La base de données Global Burden of Disease manque de données au niveau des patients sur la race, l’origine ethnique et les déterminants sociaux de la santé. Cette absence limite toute interprétation de qui porte le fardeau.
D’autres recherches comblent cette lacune et les résultats ne sont pas rassurants. D’après les statistiques de l’American Cancer Society pour 2025, les taux de mortalité chez les personnes noires dépassent ceux des personnes blanches pour le cancer colorectal, le cancer du sein, le cancer du col de l’utérus et le cancer du foie de 40 % à 50 %. Ce sont là quatre des cancers les plus étroitement liés à l’alcool. Les femmes noires présentent aussi un risque de mortalité par cancer du sein supérieur de 38 % à celui des femmes blanches, malgré une probabilité de diagnostic inférieure d’environ 5 %.
Sur le foie, la Southern Community Cohort Study — qui suivait plus de 81 000 adultes, principalement issus de milieux à faible revenu — a montré qu’une consommation modérée était associée à environ un doublement du risque de mortalité due à une maladie du foie chez les participants noirs, alors qu aucune corrélation significative n’était observée chez les participants blancs à ce niveau de consommation.
Les chercheurs décrivent ce schéma comme le « paradoxe du préjudice alcoolique ». Jessica B. McClintock, Ph.D., psychologue agréée pratiquant en Californie, Nevada et Nouveau-Mexique, pointe ce qui se cache derrière: les Noirs américains présentent, en moyenne, des taux plus élevés de maladies et de décès liés à l’alcool, même en consommant la même quantité — ou moins — que d’autres groupes, du fait de patrons de consommation plus risqués, de types de boissons associées à plus de risque et d’un accès aux soins moins régulier.
La théorie du stress lié aux minorités apporte une couche supplémentaire, selon McClintock. Une exposition chronique à la discrimination raciale et à l’oppression structurelle crée un niveau de détresse psychologique plus élevé. Quand l’alcool entre en jeu, il est davantage employé comme mécanisme d’adaptation au stress plutôt que comme usage occasionnel, ce qui peut rendre chaque verre encore plus nuisible.
Est-ce que quitter l’alcool inverse le risque de cancer ?
En partie et de manière progressive. Des études montrent que l’arrêt de l’alcool est associé à une diminution du risque de cancers de la cavité buccale et de l’œsophage. Les données suggèrent aussi des réductions possibles pour les cancers de la gorge, du sein et du côlon-rectum. Toutefois, le National Cancer Institute précise que le temps nécessaire pour que le risque revienne à celui des personnes qui n’ont jamais bu peut s’étirer sur plusieurs années.
Admettre un arrêt n’est donc pas une baguette magique qui efface tout d’un coup. Le risque lié à l’alcool et au cancer accumulé ne disparaît pas du jour au lendemain; il s’agit plutôt d’une pente que l’on commence à dévaler. Comme le rappelle le NCI, il n’est jamais trop tard pour arrêter et diminuer les risques.
Réduire sa consommation compte aussi. « Ces résultats mettent en évidence l’alcool comme un facteur de risque potentiellement modifiable », souligne Jani. Il ajoute que la dose la plus sûre n’est pas encore connue et que réduire l’apport à la valeur minimale réalisable pour chacun peut aider à diminuer l’impact sur le risque de cancer et sur la santé globale.
Autre point utile à connaître: pour les cancers de la bouche et de la gorge, l’effet combiné de l’alcool et du tabac est bien plus nuisible que l’un ou l’autre seul. L’effet conjugué n’est pas simplement additif mais multiplicatif. Ainsi, si vous fumez et buvez, renoncer à l’un de ces comportements modifie considérablement l’équation.
Alternatives plus sûres
Réduire votre risque lié à l’alcool et au cancer commence par savoir ce que vous versez réellement. Beaucoup sous-estiment la quantité servie, car les portions à domicile ne correspondent pas souvent à la mesure standard.
Une boisson standard aux États‑Unis contient 14 grammes d’alcool pur, selon le National Institute on Alcohol Abuse and Alcoholism. Autrement dit: 355 ml de bière, 237 ml de malt liquor, 150 ml de vin, ou 44 ml d’alcool à 40 % (80 proof). Un généreux verre de vin au dîner peut facilement équivaloir à deux verres.
Bonnes pratiques
- Prévoir des jours sans alcool. Des limites hebdomadaires sont plus efficaces que une force de caractère journalière.
- Alterner avec de l’eau. Cela ralentit le rythme sans laisser les mains vides.
- Se tourner vers les options sans alcool. Les bières et spiritueux sans alcool ont fait de réels progrès.
- Ne pas commencer pour la santé cardiaque. Les recommandations publiques dissuadent les non‑buveurs de débuter pour quelque raison que ce soit.
- Rester informé sur le dépistage. Le dépistage colorectal commence désormais à 45 ans chez les adultes à risque moyen.
- Donner à votre médecin des chiffres honnêtes. Le fait de sous-estimer peut fausser les conseils que vous recevez.
La honte peut être un frein. « J’observe beaucoup de sous-déclaration et de honte autour de l’alcool et d’autres substances dans mon travail », remarque McClintock. « Les patients craignent souvent d’être jugés, ou n’ont pas encore accepté que leur consommation soit problématique. L’aide disponible dépend aussi de l’accès aux services et de l’assurance. »
Johnson insiste sur le même principe lors des consultations. « Lors de votre prochaine visite de routine, soyez honnête sur la quantité que vous buvez réellement, afin que, si vous avez besoin d’instructions ou d’aide pour réduire, vous puissiez progresser en toute sécurité », précise-t-elle. « Trop souvent, les patients ne sont pas francs avec leurs médecins, ce qui peut nous faire manquer qu’un apport alcoolique additionnel est aussi un facteur de risque. »
Conclusion
Les décès dus au cancer liés à l’alcool aux États‑Unis ont doublé depuis 1990, et les dégâts dépassent largement le foie pour toucher le cancer colorectal, le sein, l’œsophage et le pancréas. Le risque débute même en deçà des seuils traditionnellement considérés comme lourds. Les communautés noires portent aussi une part de mortalité plus lourde, malgré une consommation moyenne plus faible. L’élément réconfortant est que le lien alcool et cancer se situe dans l’un des rares facteurs de risque que l’on peut modifier dès aujourd’hui.
Foire aux questions
À quelle fréquence peut-on développer un cancer à cause de l’alcool ?
Environ 5 % des cas de cancer et environ 4 % des décès liés au cancer aux États‑Unis en 2019 étaient attribuables à l’alcool, soit près de 100 000 diagnostics et environ 25 000 décès.
Le vin rouge augmente-t-il le risque de cancer ?
Oui, et une méta‑analyse récente n’a pas trouvé de différence globale de risque entre le vin rouge et le vin blanc, ce qui signifie que le resvératrol ne contrebalance pas l’éthanol.
Références
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University of Miami Miller School of Medicine. Alcohol-related cancer deaths have doubled in the United States since 1990. EurekAlert! Publié septembre 2026. https://www.eurekalert.org/news-releases/1142337
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