Culture

Un sac fourre-tout qui porte cent ans d’histoire noire : Akio Evans mêle art et conscience.

Baltimore est fièrement représentée par Akio Evans, originaire de la ville, qui raconte des histoires par le biais de la mode, de la toile et du cinéma. En parallèle de son travail créatif, il enseigne et agit comme mentor dans sa cité natale et au-delà.

Son œuvre a franchi les frontières du monde, notamment à travers son film documentaire Grace After Midnight Pain, qui retrace la vie et l’époque de Felicia “Snoop” Pearson, actrice de The Wire. Il a coréalisé et produit ce projet avec Felicia Pearson et le regretté Michael K. Williams. Ses créations artistiques, centrées sur des sneakers, ont été acquises par des personnalités telles que Donnell Rawlings, Dave Chappelle, Dr. Dre, Nick Cannon, Kevin Hart, Havoc de Mobb Deep, Tyronn Lue, Allen Iverson et Lena Waithe.

Reconnu par plusieurs distinctions, Evans a reçu des prix importants, notamment le Joe Mann’s Black Wall Street Award, en reconnaissance de sa contribution au tissu urbain de Baltimore et de ses réussites entrepreneuriales personnelles. Il a aussi reçu une citation de la part de l’ex-maire de Baltimore, Stephanie Rawlings-Blake, pour son apport au sein des Baltimore Public Schools à travers son travail cinématographique.

Lors du week-end CIAA, cette année, Pagesafrik.info a discuté avec Evans autour d’une de ses récentes créations: un tote bag « 100 ans d’histoire noire », une activation spéciale présentée au Reginald F. Lewis Museum. L’entretien a permis d’évoquer son parcours d’artiste, les temps forts de sa carrière et ses perspectives d’avenir, tout en soulignant l’importance du message véhiculé par son travail.

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Parlez-nous de votre parcours en tant qu’artiste et créateur. J’ai lu que vous avez débuté dans la mode en apprenant à faire porter votre art sur des vêtements. Pourquoi ce médium à l’origine et comment diriez-vous qu’il a évolué depuis ?

Au début, j’ai choisi ce médium parce que je voulais échapper à l’uniformité et ne ressembler à personne d’autre. Au tournant des années 2000, ce n’était pas encore courant, et c’était pour moi une forme d’évasion. Dans le lycée, la cafétéria se transformait en podium de mode où chacun pouvait admirer les tenues présentées. Ce désir de ne pas paraître comme tout le monde s’est ensuite mué en activité secondaire que j’ai saisie comme une porte d’entrée. J’ai développé un regard aiguisé pour tout ce qui est nouveau et innovant, et cela m’a permis d’exprimer pleinement ma personnalité. Plus tard, j’ai découvert que cette expression pouvait dépasser le simple t-shirt imprimé et s’inscrire dans des espaces d’art contemporain, grâce à des figures comme Virgil Abloh et d’autres pionniers qui ont ouvert la voie dans l’industrie.

Vous avez pris une pause dans la mode. Depuis votre retour, vous partager votre art et votre narration via de multiples supports. Vous êtes aussi réalisateur de documentaires et vous œuvrez beaucoup dans la production vidéo. Pouvez-vous nous parler brièvement de votre chemin allant de la mode et de l’art vers une autre forme de récit derrière la caméra ?

Pour moi, l’histoire s’est surtout écrite à travers le regard du documentariste. J’ai commencé par capturer ce qui entourait mes pairs et ma ville, puis, lorsque j’ai eu l’occasion de voyager à l’étranger, j’ai accumulé des images qui constituent aujourd’hui des archives précieuses, notamment des moments marquants avec DMX, Bone Thugs-N-Harmony, Twista et Tech N9ne. Au fil du temps, j’ai appris le montage et cette maîtrise m’a offert une façon nouvelle de raconter des histoires.

Travailler avec Felicia Pearson, connue pour son rôle dans The Wire, qui m’a engagé pour l’accompagner dans l’élaboration de son documentaire-mémoireGrace at the Midnight Pain, m’a conduit à transformer ce matériau en long-métrage. Après deux projections privées — à Harlem et à Manhattan — cette expérience m’a obligé à développer une langue visuelle capable de capter l’essence d’un individu et de raconter son parcours, que ce soit par le vêtement ou par une autre forme de captation et d’entretien.

En coulisses, j’ai aussi collaboré avec GQ en 2018 sur Lin-Manuel Miranda et le spectacle Hamilton. Les responsables du projet m’ont sollicité pour utiliser des images tournées à Baltimore: c’étaient les dernières prises de Prodigy de Mobb Deep lors d’un live, et, étonnamment, j’avais emporté ma caméra au Baltimore Soundstage malgré l’interdiction initiale — une permission finalement accordée. Je n’aurais jamais imaginé que ces images deviendraient les dernières de Prodigy et qu’elles seraient réutilisées de diverses façons depuis lors.

À force de rencontres, j’ai aussi pu offrir à Bongo the Cannon un exemplaire des créations Timberland Merrill que Atlantic Records m’avait demandé de lui remettre, ainsi qu’au réalisateur du clip. Ces moments de recouvrement entre musique, photographie et mode montrent que le cinéma et l’habillement peuvent se confondre et s’enrichir mutuellement.

Y a-t-il un médium que vous privilégiez davantage que les autres ?

Ce qui compte pour moi, c’est l’histoire et les objets qui l’accompagnent. Quand je propose mes œuvres, elles deviennent des artefacts — des porteurs d’informations et d’émotions. Je me dois d’être le passeur entre l’œuvre et les faits qui l’entourent, seul capable d’incarner ce véhicule narratif.

Récemment, mon travail s’est étendu à la toile. Depuis 2024, je pratique aussi la peinture sur toile et j’en ai tiré des pièces qui se vendent et qui ont été exposées, ce qui n’était pas envisageable auparavant lorsque je me bornais aux chaussures comme support principal. Mes proches m’ont longtemps encouragé à explorer les toiles, et c’est une voie qui m’a permis d’élargir mon univers créatif. J’aime l’effet de surprise et le sens profond qu’apporte la toile à mes récits, notamment lorsque j’y insère des figures historiques comme Harriet Tubman en camouflage de chasse, une image qui prend tout son sens sur des toiles de grand format. Cette iconographie résonne particulièrement avec mes origines et mes expériences personnelles, et elle me sert à éduquer, notamment des jeunes incarcérés, sur le cheminement qui m’a conduit à faire porter ces récits sur des vêtements ou sur des toiles.

Je recherche avant tout une expérience immersive: des ateliers d’art verbal, le partage des détails historiques et des histoires qui fondent ma pratique. En fin de compte, votre récit et votre signature constituent le nom le plus puissant que vous puissiez laisser derrière vous, une empreinte qui dure et influence les autres.

Vous avez vu vos œuvres porter par des figures influentes et publiques. Y a-t-il eu une rencontre particulièrement marquante ou un moment mémorable ?

Oui. Le jour de mon anniversaire, j’ai conçu une réplique de veste pour le Visionary Art Museum, inspirée d’une tenue portée par John Carlos lors des Jeux olympiques de 1968. C’était un honneur de lui remettre ce vêtement et, peu après, il m’a invité à Atlanta pour me montrer des pièces de sa collection. J’avais prévu de partir le lendemain, mais ce moment a scellé une liaison professionnelle et personnelle inattendue. Récemment encore, Lena Waithe m’a fasciné par une touche émotionnelle: j’ai intégré l’étiquette rappelant ma mère dans les baskets que je lui ai préparées, une petite histoire portatrice d’un sens profond suite au décès de ma mère par arrêt cardiaque. Ce geste permet de lier l’objet inerte à une dimension affective, afin que le collectionneur puisse s’approprier une émotion plutôt qu’un simple article.

Vous avez imaginé le tote bag « 100 ans d’histoire noire », que vous avez offert à certains journalistes lors du CIAA. Quelle a été l’inspiration derrière ce sac et comment ce concept est-il né ?

Le sac s’inscrit dans une démarche que j’entretiens depuis longtemps: mettre des figures noires marquantes sur des billets de 100 dollars. Sa conception est venue coïncider avec le centenaire du Mois de l’histoire noire, une commémoration initialement établie par Carter G. Woodson. Mon intention était de mettre en valeur des leaders qui ont marqué les luttes pour les droits civiques et d’évoquer leur rôle aux côtés du Reginald F. Lewis Museum, tout en rendant hommage à Reginald F. Lewis lui-même, premier Afro-américain à conclure des affaires d’un milliard de dollars. Originaire de l’est de Baltimore, c’est une figure que peu de gens connaissent, et l’idée était de faire jaillir une forme de « monnaie sociale » autour de ceux qui ont été parfois oubliés, afin d’ouvrir des conversations autour de ces contributions.

Vous êtes né et vous avez grandi à Baltimore, et vous restez profondément attaché à votre ville. Beaucoup d’artistes quittent leurs lieux d’origine pour des marchés plus vastes. Qu’est-ce qui vous retient ici ?

Ce qui me retient, c’est le battement même de cette ville. Sa cadence est unique et, même en voyage, on perçoit cette énergie distincte, visible dans l’accent et dans l’impact visible à travers les médias. Baltimore dégage encore une vitalité et un esprit communautaire qui résistent au changement et à la gentrification que connaissent d’autres villes. Je vois une renaissance en cours, mais celle-ci garde l’âme locale et invite les gens à s’y impliquer. Je suis fasciné par l’histoire locale, la gastronomie et la culture, bien au-delà des surfaces médiatiques. J’aime comparer la ville à une ruche: les habitants — enseignants, créateurs et artisans — nourrissent le collectif et lui donnent du sens. En s’approchant, on découvre une richesse insoupçonnée, loin des clichés négatifs véhiculés par les médias. Je crois que même en étant une petite graine, on peut inspirer et transformer les choses.

J’ai évoqué Baltimore avec Michael E. Haskins Jr., un autre artiste local, qui souligne que la ville se développe à un rythme soutenu et peut rappeler les grandes métropoles. Comment voyez-vous Baltimore par rapport aux grandes villes ?

Lors de mes déplacements à Los Angeles, à Cleveland et dans d’autres lieux, l’opinion générale est que Baltimore demeure l’un des endroits les plus « bruts », sans avoir sacrifié l’essence même de sa culture, contrairement à certains quartiers touchés par la gentrification. Oui, il existe une renaissance artistique, mais elle maintient l’ancrage communautaire pendant qu’elle s’élargit. C’est ce qui fait la singularité de Baltimore et ce qui continue d’attirer les talents sans les déposséder de leurs racines.

Sur quels projets spéciaux travaillez-vous en ce moment ?

En ce moment, je prépare une exposition en duo avec ma sœur jumelle au Quid Nunc Art Gallery, situé dans le quartier Arts District de Mount Vernon, Baltimore. J’ai aussi plusieurs autres projets en cours, en collaboration avec deux lieux différents, les Chesapeake Arena et CFG Arena, tout en poursuivant mes dons et mes échanges artistiques avec le public.

Aminata Joly

Aminata Joly

Journaliste française, née au Congo, je m’intéresse aux dynamiques sociales, culturelles et politiques qui traversent les communautés noires, en France et ailleurs. À travers mes articles, je cherche à questionner les récits dominants et à mettre en lumière des voix souvent marginalisées. Mon travail s’inscrit dans une démarche engagée, documentée et résolument antiraciste.