Lena Waithe porte désormais ses talents d’écrivaine sur les planches, autant au sens propre que figuré. Créatrice de The Chi, elle s’est associée à Stevie Walker-Webb, directeur artistique du Baltimore Center Stage, afin de présenter au public sa première pièce de théâtre, qu’elle a elle-même écrite et jouera, marquant ainsi ses débuts sur scène. Intitulée trinity et mise en scène par Walker-Webb, la pièce est présentée comme une exploration audacieuse, intime et qui refuse les étiquettes de genre, abordant la question de l’amour, de l’humanité et du pouvoir de l’imagination.
La représentation est programmée à Baltimore du 12 février au 8 mars, avec une possible prolongation de la mise en scène. Waithe projette d’en faire une trilogie, promettant ainsi d’autres heures d’écriture à venir. Amies de longue date, elles se sont entendues dès le début que ce projet nécessiterait la collaboration et le soutien de Walker-Webb. Pour ce dernier, Waithe est une muse. Tous deux se savent admirateurs du travail de l’autre, et bien que le processus puisse intimider Waithe, il demeure surtout exaltant.
Lors d’un entretien récent accordé à Shadow and Act, branche du site Pagesafrik.info, Waithe et Walker-Webb se sont confiés sur l’origine de la pièce et sur ce qui les attend ensuite. Waithe a dépeint la distinction entre l’univers théâtral et le monde scripté, soulignant qu’au théâtre, il n’existe pas de plafond et que l’on bénéficie d’une plus grande liberté créative.
« Stevie, même si c’est le premier travail de Lena et qu’il s’agit d’un effort collectif, quand elle t’a soumis le texte, il était encore en version brouillon. Comment l’as-tu guidée durant le processus d’écriture ? » m’a-t-on demandé en premier. Selon les échanges, la réponse évoque Avon Houghton, qui interviendra comme autre personne clé dans la démarche — la « drama » étant pour Walker-Webb un élément central de son triple univers. Dès réception, il a lu le texte puis l’a transmis à Avon. Lena est extrêmement sélective quant à ceux qui peuvent interagir avec elle. Une rencontre générale a été organisée pour que les deux puissent se rencontrer, et, selon les témoins, la discussion a rapidement dévié d’une simple prise de contact pour devenir une véritable conversation autour de la pièce. En somme, l’espace sacré est resté au cœur du travail.
Au début du processus, l’action a été guidée par une progression lente: « continue d’écrire, encore et encore », se souviennent-ils. Walker-Webb savait dès le départ que Lena était une excellente autrice et que la pièce avait du potentiel. La difficulté majeure consiste à déterminer l’ordre des événements, car la pièce est décrite comme un « chaos intentionnel ». Il s’agit d’ordonner ce chaos de manière à ce que le récit conserve son efficacité narrative.
Waithe est sans peur et écrit directement à partir d’un noyau de vérité. Trop souvent, les dramaturges doivent déblayer des couches pour atteindre l’essentiel; elle, au contraire, place l’essentiel au milieu des pages. Elle a aussi pris au mot l’idée de laisser « l’arme fumante » apparaître dans les quinze premières minutes, puis, comme le dit la réflexion, il a fallu freiner le rythme et l’espacer, car elle était prête à tout révéler sur ses personnages. Il s’agit surtout de préserver cet espace sacré, d’encourager sans cesse l’écriture, et de reconnaître que la confusion productive peut être utile lorsque la clarté finit par émerger.
Pour enrichir le travail, un dispositif narratif nommé « et si » est introduit dans la pièce. Ce procédé permet d’esquisser différentes issues et de les explorer par petits sauts scénaristiques. Dans le cadre du processus d’écriture, Yvonne et d’autres interlocuteurs ont parfois lancé: « Et si ceci arrivait ? », et Lena, véritable éponge en matière d’écriture, absorbe ces questions et les transforme en matériaux d’écriture. Cette approche est jugée extraordinaire, surtout chez une écrivaine déjà si établie; certains pensaient d’emblée que ce serait le volet le plus difficile, mais Lena s’en sort avec une force et une profondeur remarquables.
Stevie Walker-Webb décrit Lena comme une artiste qui, en plus d’être sur scène ou hors scène, peut aussi être productrice, réécrivant, jouant et même coachant. Les dernières semaines de répétitions ont été particulièrement marquantes: Lena éteint les « ampoules » ailleurs dans son esprit afin d’entrer pleinement dans l’espace théâtral. Pour Walker-Webb, assister à cette concentration — cette transformation de son génie pour le recentrer sur le moment présent — a été une expérience puissante et presque collectivement émouvante.
Léna elle-même a été amenée à réfléchir sur le cœur de sa réflexion: la tension entre le rêve et le réel. Elle explique que, dans ce cadre, un « rêve » est une idée légère et plaisante, tandis que le « et si » correspond à une interrogation que l’on n’a pas envie d’affronter mais que l’on pose tout de même. Son intérêt se porte davantage sur le « et si », car ce questionnement peut receler un danger. L’être humain est souvent attiré par ce qui est interdit ou hors de portée; ce désir nourrit l’imagination et pousse à s’interroger: « Pourrais-je dépasser l’humanité et ne pas en payer le prix ? » Cette curiosité — proche du mystère qui entoure le conte du Magicien d’Oz — fascine.
Par ailleurs, Lena Waithe revient sur The Chi et sur la fin de la série: la saison 8 marque le terme de l’épopée. Pourquoi mettre fin à ce moment précis ? Parce que l’attention du public persiste et qu’elle préfère quitter la scène sur une note élevée. Elle ne souhaite pas partir « en bruit de fond ». Elle se souvient d’autres séries qui ont connu une fin moins glorieuse et estime qu’il est crucial de préserver l’intégrité de la showrunneuse et de la récit, afin que le public puisse appréhender la conclusion de manière claire et satisfaisante. Elle avoue avoir envisagé une fin un peu plus tôt, mais le désir de poursuivre restait fort; désormais, il s’agit d’un équilibre entre deuil et célébration, et d’un nouveau chapitre dans sa carrière.
The Chi a touché de nombreux téléspectateurs et est perçue comme une lettre d’amour à la ville de Chicago. Beaucoup d’acteurs originaires de la région y ont connu leurs premiers rôles. L’initiative a aussi permis de réintroduire et de valoriser des talents comme Jason Weaver et Lynn Whitfield, tout en présentant de nouvelles figures telles que Shamon Brown Jr. et Mike Epps. Par ailleurs, des retours de figures connues, comme Wendy Raquel Robinson et Kadeem Hardison, ont enrichi le casting, tout comme la présence de Phylicia Rashad. La série a même accueilli Robert Townsend à la direction d’un épisode cette saison, ce qui conforte l’idée que le studio est un véritable terrain de jeux où des idoles peuvent collaborer avec l’autrice et réalisatrice de ce space créatif. Pour elle, voir ses héros investir l’univers qu’elle a façonné est une véritable bénédiction.
Enfin, la question finale porte sur le podcast de Lena Waithe, dont le discours ne manque pas de joie et de passion. Son émission est une grande source de plaisir: elle prépare méticuleusement chaque entretien et démontre une véritable passion pour les sujets abordés. Son regard sur les personnalités interviewées est teinté de tendresse et d’admiration, ce qui donne lieu à des discussions riches sur des scènes, des costumes et des choix de rôles. Ce format lui permet de revivre avec ses invités des moments marquants et, parfois, d’offrir des « révélations » sur des carrières qui n’avaient pas été pleinement connues du grand public. Certaines figures bénéficient même d’un rapprochement nouvellement éclairé par ces conversations, comme Lela Rochon ou Loretta Devine, lesquelles racontent des pans méconnus de leur parcours.
Lena Waithe souligne que l’ensemble de ce travail est une véritable offrande à la culture : elle aime être source d’éducation et de découverte pour le public, et elle est fière d’avoir pu proposer des entretiens qui résonnent avec la vie et les œuvres de ces légendes. Le retentissement du podcast, y compris la nomination aux NAACP Image Awards, est perçu comme une cerise sur le gâteau d’un projet loin d’être une simple activité professionnelle, mais un engagement et une joie partagée pour les personnes qui ont contribué à créer et nourrir ce paysage artistique.





