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Conseil scolaire de Redlands restreint l’accès au roman de Toni Morrison et retire Push de Sapphire.

Lors d’une séance du conseil d’administration du Redlands Unified School District, une décision majeure a été prise concernant le contenu des bibliothèques scolaires. Le conseil a voté pour retirer le roman Push, de Sapphire, des collections des lycées et pour instaurer une restriction d’accès à The Bluest Eye, de Toni Morrison, en ne le permettant qu’aux élèves majeurs de 18 ans et plus, sous condition du consentement parental. Cette délibération est intervenue après de nombreuses interventions publiques expliquant que les ouvrages en question étaient « pornographiques » et pourraient servir de mode d’emploi pour des abus sexuels. Toutefois, des travailleurs sociaux, des personnes ayant été victimes d’abus sexuel et des bibliothécaires ont argumenté que ces livres abordent des sujets difficiles et qu’ils peuvent favoriser l’empathie, développer la pensée critique et aider à reconnaître et discuter des traumatismes.

Des résidents du quartier, des bibliothécaires et des parents inquiètent et impliqués se sont rendus en grand nombre à la réunion du conseil mardi dernier pour assister à l’adoption de cette mesure qui retire l’un des ouvrages des rayons des établissements secondaires et qui modifie l’accès à l’autre livre. Après plus de trente interventions du public, le conseil a voté à une courte majorité – 3 voix pour et 2 contre – afin d’éliminer Push des bibliothèques des lycées. Cette décision annule par avance la recommandation d’un comité de révision qui avait préconisé de maintenir les deux livres mais sous des modalités d’accès restreint, après une série de plaintes formulées à l’encontre du roman Push. Dans ce vote, deux administrateurs se sont opposés à la mesure: Patty Holohan et Melissa Ayala-Quinerto.

Par ailleurs, la plupart des membres présents ont approuvé à l’unanimité – 5 voix pour et zéro contre – l’imposition d’un accès restreint à The Bluest Eye, réservant l’ouvrage aux seuls élèves majeurs de 18 ans et plus, avec l’accord parental requis. La présidente du conseil, Michele Rendler, avait formulé la proposition visant à modifier l’avis du comité afin d’introduire une limite d’âge.

Selon une politique récemment adoptée, l’AR 1312.2, mise en place en août, les livres des bibliothèques qui font l’objet de contestations peuvent être retirés et examinés par un comité du district dans un délai de 45 jours. Si le matériel est jugé inadapté à tout niveau d’âge, il est alors retiré définitivement des écoles et des installations du district dans les cinq jours ouvrables suivant la décision du conseil.

The Bluest Eye est une oeuvre qui raconte la vie d’une jeune fille noire confrontée à l’exploitation sexuelle à un âge précoce, tout en exposant des questions liées au racisme et à l’oppression vécue dans la société américaine. Depuis des décennies, ce roman est régulièrement contesté, et l’American Library Association (ALA), qui représente la plus grande association professionnelle du monde des bibliothèques, l’avait inscrit sur sa liste 2024 des dix livres les plus contestés et a dénoncé les tentatives de censure dans les bibliothèques et les établissements scolaires. Push, roman sur lequel le film Precious, sorti en 2009, est basé, aborde aussi des thèmes de violence et de trauma sexuel.

Pendant la séance du conseil, des membres de la communauté et des parents ont qualifié les livres de pornographiques et ont suggéré qu’ils pourraient servir de manuels pour des abus sexuels. Certains orateurs ont lu des extraits de The Bluest Eye pour souligner le caractère explicite du texte. L’un d’eux a exprimé son sentiment en ces termes: « Pourquoi diable exposer cela à des jeunes ? Où est le bon sens ? » et a évoqué des cas de pédophilie impliquant des figures religieuses pour illustrer son propos. D’autres personnes, notamment des travailleurs sociaux et des bibliothécaires présents, ont soutenu que The Bluest Eye aborde des sujets difficiles et s’accompagne d’un langage fort afin de susciter l’empathie, encourager la réflexion critique et favoriser l’identification et la discussion autour des traumatismes.

Un autre intervenant a partagé son expérience personnelle: « J’espère que vous avez lu The Bluest Eye. Cette œuvre m’a profondément marquée et m’a donné un aperçu d’une réalité que, en tant que femme blanche et privilégiée, je ne vivrai jamais. Il est essentiel que chacun puisse lire ce livre. Et ce n’est pas destiné à de jeunes enfants; c’est pour des lycéens qui forment leurs opinions et vivent certains des vécus décrits dans l’ouvrage. Bannir les livres, c’est diminuer la liberté intellectuelle. »

La question de la censure dans les écoles est loin d’être nouvelle dans la région. En juin 2023, le district scolaire de Temecula Valley Union a voté pour rejeter un manuel d’études sociales destiné à l’école primaire qui évoquait Harvey Milk, premier élu ouvertement homosexuel de l’État de Californie, au sein du conseil municipal de San Francisco. En septembre 2023, le gouverneur Gavin Newsom a signé la loi AB 1078, portée par le député Corey Jackson (D-Moreno Valley), qui interdit les « bannes de livres » dans les écoles, empêche la censure des supports pédagogiques et vise à renforcer le droit californien garantissant aux élèves l’accès à des manuels témoignant de la diversité des communautés de l’État.

« Des Temecula à Tallahassee, des extrémistes d’extrême droite tentent d’effacer l’histoire et d’interdire les livres dans les écoles », avait déclaré Newsom lors de la signature de la loi en 2023. « Avec cette nouvelle loi, nous affirmons le rôle de la Californie en tant qu’État véritablement libre: un endroit où les familles – et non des fanatiques politiques – ont la liberté de décider ce qui convient à leur communauté. »

Le débat autour de la censure dans les écoles ne se limite pas à une seule région et reflète des tensions plus larges sur le rôle des bibliothèques publiques et scolaires dans la formation des jeunes. Le sujet demeure une source d’occupations, de discussions et de contestations sur les limites du droit à l’information face aux enjeux moraux, culturels et politiques contemporains.

Aminata Joly

Aminata Joly

Journaliste française, née au Congo, je m’intéresse aux dynamiques sociales, culturelles et politiques qui traversent les communautés noires, en France et ailleurs. À travers mes articles, je cherche à questionner les récits dominants et à mettre en lumière des voix souvent marginalisées. Mon travail s’inscrit dans une démarche engagée, documentée et résolument antiraciste.