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Demandez à un expert : Q&R sur le traumatisme et le vieillissement avec le Dr. Lenore A. Tate

Dans cet entretien, la psychologue clinicienne agréée Dr Lenore A. Tate, ancrée à Sacramento, partage son regard sur les effets durables du traumatisme et les voies vers la guérison. Forte d’un parcours consacré à comprendre les répercussions du traumatisme sur les individus et les communautés, elle insiste sur une approche qui tient compte des réalités culturelles et des besoins spécifiques des personnes tout au long de leur vie.

Le parcours de la chercheuse et clinicienne
Le Dr Tate a obtenu son doctorat à la California School of Professional Psychology–Fresno, complété par une maîtrise en psychologie à Howard University et une licence en psychologie obtenue à Mills College. Son travail s’ancre dans une pratique qui privilégie des soins sensibles à la culture et informés par le traumatisme, avec une attention croissante portée à la manière dont les traumatismes inexpliqués peuvent se manifester dans le corps et l’esprit au fil des années.

Au cœur de son message, une idée simple mais puissante: le sentiment d’appartenance est le passeport indispensable pour le bien-être psychique.

Cet échange avec California Black Media (CBM) a permis d’explorer les facettes complexes du traumatisme — sa relation avec la santé, l’appartenance et la résilience — et d’éclairer les mécanismes par lesquels ces éléments interagissent tout au long de la vie.

Qu’est-ce que le traumatisme ?
Le traumatisme peut désigner une expérience profondément perturbante ou angoissante qui peut laisser des traces solides chez un individu, dans sa famille et même dans tout un réseau communautaire. On peut le considérer selon trois dimensions:
– le traumatisme psychologique, issu d’épisodes de maltraitance, de violence, d’accidents, de catastrophes naturelles, d’un deuil ou d’un stress prolongé;
– le traumatisme physique, qui se manifeste par une blessure corporelle;
– le traumatisme collectif ou culturel, provoqué par des événements majeurs tels que les guerres, les déplacements forcés ou les oppressions systémiques, qui affectent un groupe entier.

Aujourd’hui, la discipline de la santé mentale filtre de plus en plus son regard à travers une lentille culturelle, reconnaissant que les traumatismes collectifs produisent des répercussions qui se répercutent sur l’individu, la famille et la communauté.

Pourquoi parle-t-on du traumatisme « dans le corps » ?
Peu importe l’âge, le traumatisme a tendance à se manifester physiquement. On peut observer une tension cardiovasculaire accrue, une pression artérielle élevée, des troubles digestifs, des ulcérations ou une constipation chronique, et l’on peut même constater que des affections comme le diabète se trouvent liées à des traumatismes non résolus. Le traumatisme peut aussi se traduire par un déclin cognitif, un affaiblissement du système immunitaire et un vieillissement accéléré.

Comment faire face au traumatisme ?
La résilience et la régulation des émotions passent par divers chemins, tant thérapeutiques que personnels. Cela peut passer par une thérapie, des formes d’autosoins, des liens sociaux, et l’élaboration de mécanismes d’adaptation tout en prenant soin de sa santé physique. Certaines personnes privilégient l’exercice, la lecture, l’écriture, ou le dessin. Le Dr Tate se rappelle sa propre enfance, lorsque sa mère lui enseignait à respirer profondément et à prendre conscience des signaux que donne son corps. Apprendre à écouter son corps et à reconnaître ses cues est une étape essentielle.

Des ressources pour aborder le traumatisme existent également au-delà du soin clinique. Le soin de santé mentale peut être une composante tout aussi importante que le soin physique. Dans de nombreuses assurances collectives, des services de santé mentale sont couverts, et beaucoup d’employeurs proposent des programmes d’assistance aux employés (PAE/EAP) qui offrent des conseils gratuits. Il existe des lignes d’assistance et des “hotlines” adaptées à des publics spécifiques — parents, personnes âgées, et autres groupes. Le numéro 211 peut aider à trouver le type de soutien recherché. Par ailleurs, on voit émerger de plus en plus de groupes d’entraide gratuits axés sur la guérison au sein de la communauté noire, appelés cercles de guérison, et, aujourd’hui, des barbiers et coiffeurs ont reçu une formation adaptée pour être des relais de soutien.

Qu’est-ce que réguler ses émotions signifie vraiment ?
Pour le Dr Tate, réguler ses émotions, c’est d’abord un état d’être, la capacité de naviguer entre les pics et les creux émotionnels. C’est établir une sécurité intérieure et une stabilité psychique, c’est être capable de prendre connaissance de ses émotions et de ses pensées, de les comprendre et de les gérer, et de trouver des façons saines de les exprimer.

Comment accéder à la santé mentale et au bien-être ?
Le sentiment d’appartenance est le billet d’entrée vers le bien-être mental. Si l’on ressent une connexion sociale forte, un sentiment d’unité collective — parmi des amis, une communauté religieuse, un club de bridge, etc. — on bénéficie de facteurs de résilience qui protègent contre les troubles mentaux et l’abus de substances.

Le vieillissement et le besoin de nouveaux lieux d’appartenance
En avançant en âge, il peut arriver que le quotidien perde une partie de son sens et de ses repères: les routines se modifient, les enfants grandissent et les responsabilités évoluent. Pour rester ancré, le Dr Tate conseille d’identifier trois activités que l’on aime et de s’y consacrer de manière régulière, en présentiel ou en ligne, pendant au moins six sessions. À l’issue de ces six rencontres, l’individu peut commencer à ressentir un sentiment de communauté.

La relation entre traumatisme et consommation de substances
Le traumatisme est un facteur de risque majeur pour l’usage de substances, en particulier parce que les traumatismes perturbent le fonctionnement cérébral et accroissent les comportements de consommation. Certaines communautés ressentent que la douleur est sous-estimée par le système médical, ce qui peut conduire à une prise en charge inadéquate de la douleur et à une surconsommation de traitements pour masquer l’anxiété ou la dépression. Le lien entre traumatisme et usage de drogues est réel et dangereux, et il s’accentue chez les seniors, comme en témoignent des augmentations préoccupantes des mortalités liées au fentanyl au cours des deux dernières décennies.

Pourquoi faisons-nous souvent ce que nous savons être bon pour nous, sans le faire ?
Souvent, nous ne nous montrons pas assez d’amour; nous plaçons le travail, les enfants et les aidants familiaux avant nous-mêmes. L’image adage d’“airbags” sur les avions rappelle qu’il faut d’abord mettre son masque à oxygène sur soi avant d’aider les autres. Pour progresser, il faut s’engager envers son propre bien-être et adopter une démarche mentale qui permette d’avancer.

Quels éléments constituent une boîte à outils pour la santé mentale ?
Voici une liste qui peut guider chacun dans sa démarche:
1) un sentiment d’appartenance et des liens sociaux solides;
2) une raison d’être ou une quête de sens dans la vie;
3) une conscience claire de ses émotions et pensées;
4) un accès à des soins de santé mentale adaptés et culturellement compétents;
5) la mise en place de plans et de stratégies multiples, avec des niveaux A et B prêts à être activés selon les circonstances difficiles;
6) l’exercice physique, même une simple marche;
7) une alimentation saine et équilibrée;
8) une connaissance personnelle de son profil de santé — tension artérielle, cholestérol et, si possible, score ACE (nombre d’expériences traumatisantes vécues durant l’enfance);
9) au moins deux amis qui peuvent vérifier que tout va bien si l’on ne donne pas signe de vie pendant trois jours;
10) un élément sensoriel rassurant, comme la musique, des odeurs familières, ou une couverture réconfortante;
11) et bien sûr le « masque d’oxygène » personnel, c’est-à-dire l’engagement à se mettre en priorité pour préserver sa santé.

Conclusion
En somme, le Dr Lenore A. Tate met en avant une vision intégrée du traumatisme qui dépasse le seul cadre psychologique pour s’intéresser au corps, à la culture, et à la société dans son ensemble. Son message souligne l’importance de l’appartenance, d’un sens retrouvé et d’un réseau de soutien robuste comme éléments centraux dans la trajectoire vers la guérison et le bien-être durable, même lorsque l’on avance en âge.

Aminata Joly

Aminata Joly

Journaliste française, née au Congo, je m’intéresse aux dynamiques sociales, culturelles et politiques qui traversent les communautés noires, en France et ailleurs. À travers mes articles, je cherche à questionner les récits dominants et à mettre en lumière des voix souvent marginalisées. Mon travail s’inscrit dans une démarche engagée, documentée et résolument antiraciste.