Rwanda/France. Des réactions à la rencontre Kagamé-Macron à Kigali

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Les Présidents français Emmanuel Macron et rwandais Kagamé. DR.

1. CHARLES MILLON ( ancien ministre de la défense)

On doit reconnaitre à l’inamovible Président du Rwanda, Paul Kagamé, une ténacité à nulle autre pareille et une persistance absolue à vouloir revisiter l’Histoire. Révolutionnaire dans les années 80, il a endossé depuis le déguisement d’un redresseur de tort, qui dissimule sous sa cape de Zorro, l’uniforme du militaire/chef des services secrets qu’il a toujours été.

On connait bien maintenant la psychologie du Président Macron, banquier d’affaires de son état et comédien à ses heures perdues, qui a fait du « en même temps » sa marque de fabrique : dire un jour blanc et un autre jour noir et changer de pied quand le terrain devient hostile. Or l’Afrique de l’Ouest est aujourd’hui un terrain miné pour la France, en grande partie à cause d’une politique erratique (ou pire une non-politique) menée sous les quinquennats de Nicolas Sarkozy, puis de François Hollande et dont notre actuel Président a emboité les pas.

Tenter de s’ouvrir des portes en Afrique de l’Est où la mentalité colle mieux à la culture « davossienne » d’Emmanuel Macron est une belle esquive, à l’heure où l’Afrique francophone lui tourne le dos et où la France y est mal menée.

Un effet d’aubaine donc pour deux personnalités qui se sont trouvées : Paul Kagame termine avec brio son entreprise de révision de l’histoire depuis 20 ans qui tend à le dédouaner définitivement du génocide rwandais ;

Emmanuel Macron veut se désengluer d’un bourbier africain qui lui colle aux semelles en cherchant de nouvelles alliances sous domination anglo-saxonne.

2. Colonel Luc MARCHAL ( Ancien numéro 2 de la MINUAR)

Pour être sincère et bref, cette visite me fait penser à une autre visite historique. Celle rendue par Edouard Daladier et Neville Chamberlain au chancelier Adolf Hitler en septembre 1938 et qui s’est concrétisé par la signature des accords de Munich. Le but des émissaires franco-britanniques était de sauver la paix, mais au prix du dépeçage de la Tchécoslovaquie. C’est ce qui fit dire à Winston Churchill : Ils ont accepté le déshonneur pour avoir la paix. Ils auront le déshonneur et la guerre. Qu’en sera-t-il des conséquences de la visite du président Macron à Kigali ? L’avenir nous le dira. En tout cas, au-delà des intérêts franco-français qui sont en jeu, si l’une des conséquences est l’officialisation de la balkanisation en cours de la République Démocratique du Congo, notamment par le Rwanda, alors cette visite serait bel et bien un véritable Munich bis.

3. Colonel Luc MARCHAL bis

Je ne peux qu’espérer ardemment que la lumière soit faite sur ce dossier. Non seulement que la vérité historique soit établie sans contestation possible, mais aussi que justice soit rendue aux millions de victimes que certains souhaiteraient reléguer dans les oubliettes de l’histoire. Ces deux conditions – Vérité et Justice – sont les conditions indispensables à la stabilisation de la situation dans la région des Grands Lacs. Je crains malheureusement que l’indispensable manifestation de la vérité soit entravée par ceux qui ont soutenu la prise de pouvoir par les armes de l’actuel président du Rwanda et qui ont couvert l’invasion du Congo-Zaïre en 1996 par une coalition de pays africains sous le leadership du Rwanda. Il suffit de s’intéresser aux multinationales qui exploitent les richesses minières de l’actuelle République Démocratique du Congo pour comprendre à qui profite le crime. Si en 2021 on ne sait toujours pas officiellement qui est responsable de l’attentat du 6 avril 1994, ce n’est pas l’effet du hasard ou d’éventuelles négligences coupables. Non, certains pays, dont les USA sont le pion majeur, ne tiennent pas à ce que leur implication dans la tragédie des Grands Lacs soit officialisée. Pourtant, le rôle des USA a été mis en lumière par l’ancienne sénatrice démocrate Cynthia McKinney qui fut l’envoyée spéciale de Bill Clinton en Afrique durant les années ’90. C’est en cette qualité qu’elle a témoigné du rôle choquant joué en Afrique centrale par l’administration américaine sous la présidence de Bill Clinton et ensuite par l’administration Bush. Voilà l’obstacle majeur à la manifestation de la vérité.

4. Patrick MBEKO (Analyste politique)

Dans une société éclatée qui évolue sous la terreur d’un régime ayant imposé sa version de l’Histoire et des faits tout en instrumentalisant le génocide en fonction de ses intérêts, la proximité assumée d’Emmanuel Macron avec le Président Kagame place l’Hexagone en porte-à-faux avec une frange importante de la population rwandaise. […] Tenue responsable pour avoir soutenu diplomatiquement le gouvernement Habyarimana dans les années 1990, la France risque de se retrouver demain au banc des accusés pour avoir, cette fois-ci, soutenu le régime du FPR, dont les crimes en Afrique centrale n’ont pas encore cessé de faire parler. Si ce jour-là devait arriver, le Président français du moment, à l’instar de Macron aujourd’hui, se retrouverait à reconnaître une énième «responsabilité» de la France dans les évènements tragiques auxquels les collines rwandaises ont été habituées. Un cercle plus que vicieux.

5. CHARLES ONANA (Politilogue et Journaliste d’enquête)

De tous les acteurs internationaux impliqués sur le drame de Rwanda, seule la France qui s’auto-flagelle. La France est le seul pays qui curieusement refuse de reconnaitre le grand travail fait par F. Mitterand qui a abouti l’Accord d’Arusha. Lorsque la guerre était déclenchée en 1990, fallait-il prendre le pouvoir par la force comme le fera plus tard le FPR de Kagame ou amener les acteurs politiques rwandais autour d’une table pour signer les accords de paix comme l’avait fait la diplomatie française.

La posture prise actuellement par Emmanuel Macron à Kigali d’encourager les génocidaires est un mauvais signal contre la démocratie en Afrique. Il encourage indirectement l’option politique de conquérir le pouvoir par le coup d’état et la violence.

Au lieu d’aller demander pardon en Libye où la France a réellement commis des fautes, la France va demander pardon là où elle a bien agi. Avec cette politique, la France met les pieds dans un engrenage d’où il lui sera très difficile de sortir.

Par Germain Nzinga

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