RD Congo. Les dessous de la visite de la délégation rwandaise à kinshasa…

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OPION. Une imposante délégation rwandaise d’une dizaine d’officiels s’est rendue en visite de travail à Kinshasa le mardi 19 janvier 2021. Une partie d’elle constituée des membres du gouvernement et services de sécurité et une autre conduite par un technocrate rwandais de l’Union Africaine.

Ce qui attire l’œil de l’analyste, c’est d’abord la date même choisie pour cette visite. Choisir de venir à Kinshasa juste la veille de l’investiture du 46 e président US démocrate peut se révéler riche en signification car dans la nouvelle administration qui prendra ses fonctions le lendemain se comptent de nombreux soutiens inconditionnels telle Susan Rice et autres qui ont soutenu bec et ongle Kigali dans le pire de ses travers militaires en RDC.

Leur retour aux affaires de la première puissance mondiale rassure le pouvoir rwandais et le remet sur l’orbite de la politique américaine d’exploiter les richesses minières congolaises dans sa vieille méthode, à savoir par procuration. Les premiers pas de Joe Biden et les menaces claires d’une attaque américaine proférées ce jeudi matin par son ministre de défense contre la Turquie si cette dernière ne renonçait pas à l’usage des armes achetées à Moscou démontrent, si besoin en est, le retour des États-Unis sur l’arène de la politique internationale après la courte trêve de l’administration Trump.

Du coup, nous rentrons au fameux paradigme de la Pax Americana, revue et corrigée depuis Clinton et par laquelle la sécurité américaine se met au service de l’économie américaine. L’objectif principal, c’est de mettre en place un “Léviathan militaire” pour pouvoir administrer le système global intégré qui sauvegarde le “cœur” tout en exportant le chaos et l’insécurité aux fins discipliner les “marges” (gaps) et d’exploiter leurs richesses.

Qu’on sache désormais que le nouveau président américain qui a pris ses fonctions hier est aussi celui qui a participé à élaborer la nouvelle doctrine de Barack Obama sur la guerre moderne décrite par Nick Turse ( Les nouvelles armes de l’Empire Américain) comme celle qui remplace les opérations terrestres de grande envergure par une guerre aérienne robotisée et par l’armement des troupes et mercenaires africains alliés comme ils le font déjà avec leur proxy rwandais. La double présence du Secrétaire général de services nationaux de renseignements rwandais et du Chef d’état-major général des forces armées rwandaises dans la délégation à Kinshasa sonne le réveil des plans restés endormis durant le mandat de Trump privé de grande ambition de conquête militaire. À ce sujet donc, l’avenir pourra se révéler plein de surprises désagréables pour le Congo de Lumumba.

La deuxième partie de la délégation de mardi 19 janvier a été conduite par Dr Donald Kaberuka, celui-là même qui fut, en deux mandats, président de la Banque Africaine de Développement (2005-2015) et qui est devenu depuis l’an passé l’Envoyé spécial de l’Union africaine pour mobiliser le soutien international aux plans de riposte anti-Covid-19 sur le continent noir.

Certes, le dossier Covid sera sur la table de négociation à la prochaine rencontre de l’union africaine pour arrêter une stratégie commune à tous les pays africains. Mais c’est bien là un trompe-l’œil car l’importance de leur présence à Kinshasa est à chercher ailleurs.

Selon Soraya Hakuziyaremye, Ministre rwandaise du commerce et de l’industrie, reçue par Félix Tshisekedi, il a été particulièrement question de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) au menu de leur discussion. À ce propos justement, aucun congolais n’ignore que Félix Tshisekedi est en voie de commencer la présidence de l’Union Africaine à Addis-Abeba. Kigali qui déjà sous l’impulsion américaine avec le Plan Herman Cohen, avait déjà poussé la création du vaste Marché sur l’Axe de l’Océan Indien auquel on tenait à arrimer la RDC en vue de faciliter la libre circulation des personnes et des biens entre les frontières Rwando-congolaises. En dépit de belles promesses de part et d’autres, ce projet a eu du plomb dans l’aile à cause de la profonde méfiance qui s’est installée entre différents dirigeants de ce nouvel espace économique régional.

L’imminence de ZLECAF sur l’agenda de la prochaine rencontre des chefs d’état africain ravive les ambitions rwandaises pour obtenir ce qu’il n’a pas pu dans le premier projet. Le Zeclaf lui permet de parvenir à ses fins géostratégiques, faisant fi des hésitations et méfiances de ses pairs du grand lacs. D’où la présence de cette délégation à Kinshasa qui vient presser le Chef de l’État congolais pour la ratification de l’accord sur la libre échange moyennant des engagements secrets dont le contenu sera connu les prochains jours.

Signé à Kigali le 21 Mars 2018 par 54 pays africains, La ZLECAF a pour principal objectif l’élimination progressive des droits de douane entre pays membres, favorisant ainsi le commerce intracontinental. Il importe tout de même de noter que la ratification de la loi sur le libre échange va accéder le Rwanda comme les autres pays au large marché que constitue la RDC, cette poule aux œufs d’or des Grands lacs qui attise tant d’appétits de ses voisins.

Dans la foulée des mesures arrêtées par le grand projet Zlecaf, il était aussi question d’un passeport africain commun à tout ressortissant africain pour la circulation libre des personnes et des biens. Pour un pays comme la RDC où les citoyens ne sont plus identifiés depuis plus de trente ans, où plus de la moitié de la population est sans carte d’identité et où n’importe qui peut s’auto-proclamer citoyen congolais moyennant de petits arrangements, vous pouvez imaginer vers quel chaos nous amèneront les engagements “personnels “ de nos autorités.

D’où nos humbles propositions à nos gouvernants de commencer par dresser au préalable une liste des défis que la RDC devra surmonter en interne pour renforcer la coopération sécuritaire et économique indispensable à son hégemonie dans les régions (SADC, CEEAC, COMESA) et en Afrique (ZELCAF). Des défis fixés par le gouvernement et débattus au niveau parlementaire pour ne pas hypothéquer l’intérêt supérieur du Congo.

La RDC ne tirera profit de son intégration dans ces ensembles régionaux et continentaux que si elle met avant tout de l’ordre dans sa propre maison, si elle définit ses propres intérêts primordiaux et si elle se rassure de partager la même vision stratégique de stabilité et de paix que ses voisins. Ce qui est loin d’être le cas pour l’instant…

Et si rien ne sera fait en cette matière par des commissions ad hoc compétentes, croyez-moi, la RDC entrera dans le ZLECAF tel un rat s’introduit dans le trou de vipères. Elle se sera engagée à se présenter de son propre gré à sa guillotine.

Par Germain Nzinga (Chercheur indépendant)

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