IL EST MINUIT…

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TRIBUNE. A propos de l’exercice de l’écriture, les gens se moqueront de moi si je leur disais que j’écris pour les lecteurs et les non lecteurs. Et pourtant c’est vrai! Gilles Deleuze avait tout à fait raison quand il affirmait qu’”Écrire pour” implique en soi deux acceptions. On peut écrire “à l’intention” des lecteurs et des non lecteurs. On peut écrire à l’intention des gens qui te lisent soit pour partager ta ligne de pensée soit pour la critiquer avec véhémence dans un esprit dialectique ou encore pour lui porter du mépris au point de te couvrir d’injures juste après avoir pris connaissance du simple titre.

De nature je reste de marbre devant tous ces traitements susmentionnés parce qu’en réalité je suis souvent porté par la seconde acception d’écrire “à la place de” À l’intention des lecteurs qui prennent plaisir ou déplaisir à me lire s’ajoute la seconde motivation plus profonde en moi d’écrire “à la place des “ analphabètes, de ceux et celles qui se font une opinion vague sur des événements qu’ils subissent mais ne savent guère comment formuler tant soit peu leur pensée secrète.

Ma plume va voler ce qu’ils sentent dans les profondeurs abyssales de leur être pour pouvoir le proclamer haut sur le toit du monde. Je m’essaie à ce dur exercice de me mettre dans la peau des indigènes de Munenbwe dépossédés de leurs terres, de cette femme violée sauvagement à Beni, des villageois de Bidi Kibonga dont la rivière a été empoisonnée, des forestiers de Bumba qui voient leurs forêts disparaître à vue d’œil, des habitants de Manono privés de route, des riverains de Tshikapa vivant de la pêche et dont la rivière venait d’être polluée…Mon écriture devient ainsi la voix des sans-voix et l’arme des laissés-pour-compte. C’est pour cette raison que l’écriture m’habite au quotidien, qu’elle m’obsède jour et nuit et ne me laisse plus aucun répit tant que sourd encore un cri de joie ou de douleur quelque part dans un monde qui cherche un porte-parole.

Au nom de tout ce peuple anonyme, sans visage et sans un rien qui puisse attirer l’attention du monde sur lui, ma plume va puiser l’ancre noire et ne se lasse plus de me bousculer moi-même pour enfin bousculer les bien portants. Elle m’arrache de mes commodités personnelles pour mieux déranger la fausse bonne conscience de bien portants.

L’écriture me déterritorialise, en somme. Elle me pousse aux extrêmes jusqu’à la crête de mon être, me donnant un langage qui va jusqu’aux limites séparant la parole du silence, la pensée de l’impensé, traçant la frontière entre le plein et le vide. Un vide si riche de son manque et qui me fait soupçonner de quoi sera fait le surplein de demain.

Il est minuit. Je dois déposer ma plume et chercher du repos sur un territoire qui ne m’appartient que temporairement…

Par Germain Nzinga

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