Entretien avec l’écrivain My Sedik Rabbaj : «« Différent» est le roman par excellence qui plaide en faveur de la reconnaissance de la différence»

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L’écrivain marocain My Seddik Rabbaj se retrouve sur la scène de la littérature marocaine d’expression française avec un nouvel opus «Différent» paru aux éditions Le Fennec.

Après le succès populaire de son précédent roman «Nos parents nous blessent avant de mourir », l’écrivain marocain My Seddik Rabbaj se retrouve sur la scène de la littérature marocaine d’expression française avec un nouvel opus «Différent» paru aux éditions Le Fennec. Ce roman poignant, trempé de limpidité et de poéticité époustouflante, aborde les questions de la différence, de la liberté individuelle et l’acceptation de la dissemblance.  Son auteur nous explique les tenants et les aboutissants de cet opus tout aussi recommandable et vaporeux.

« Différent », pourquoi le choix de ce titre pour votre roman ?

Il s’agit dans ce roman de deux histoires qui s’alternent et qui se développent en parallèle. L’histoire d’un père qui appartient à une tribu de cavaliers aux alentours de Marrakech et celle de son fils qui se découvre des penchants inacceptables dans son milieu. Le père, qui commence à monter son cheval à peine adolescent et qui a fréquenté les filles encore jeune, va se trouver en face d’un enfant tout à fait différent de lui, un enfant qui déteste les équidés et ne s’imagine pas entre les bras d’une fille. La différence de cet enfant ne se limite pas dans la comparaison avec son géniteur, mais aussi avec les autres enfants de son âge qui le surnomment « Aziza » au lieu de l’appeler « Aziz », son vrai prénom.

Aziz qui est incapable de changer sa démarche, ses gestes, son allure efféminée, affronte un monde qui ne croit pas à la différence et qui va lui causer les pires ignominies. Il a beau essayer de se conformer au regard de l’autre, son caractère le met toujours sur cette rive étrange, l’isole des autres et l’éloigne d’eux.

Le titre du roman « Différent » traduit effectivement son contenu parce que tous les personnages s’enferment et se confinent dans leurs différences et refusent de s’accepter les uns les autres. Ils oublient que lorsqu’on constate que l’autre est différent, on est aussi différent de lui.

Votre roman raconte l’histoire d’Aziz l’efféminé et les mille et une difficultés auxquelles il est confronté au quotidien : discrimination, rejet social …

Adolescent, Aziz sent que le côté féminin se prononce de petit à petit en lui. Il n’arrive plus à dompter ses gestes et s’éloigne de plus en plus du monde des garçons. Ce comportement ne plaît pas du tout à son père qui a essayé violemment de l’endurcir, en vain. Il le met, une nuit à la porte après l’avoir battu à mort, comme on éloigne de soi un pestiféré. Son image de cavalier, chef d’une sorba, se trouve souillée. Mais avant d’arriver à ce stade Saïd souffre partout, même au collège, le professeur du sport l’isole des garçons et l’oblige à jouer avec les filles. Le professeur d’arabe lui demande de parler normalement alors que pour lui, il est dans son élément. Ses amis le tournent en dérision et profitent à chaque fois de sa présence avec eux pour l’imiter, en exagérant les gestes, dans l’intention de faire rire de lui le groupe.

Aziz, complètement désarmé, se trouve dans l’obligation d’affronter le monde, de se métamorphoser pour s’adapter, d’aller contre ses principes et de faire profil bas afin de survivre, afin de ne pas tomber entre les mains des charognards.

Vous avez choisi d’aborder sans complaisance les thèmes de l’attachement à la terre, la différence, la liberté individuelle, l’acceptation de la dissemblance…

L’écrivain est une personne qui se balade avec une loupe à la main. Il peut détailler les choses qui peuvent passer pour les autres comme banalement ordinaires. On fait fi de beaucoup de sujet importants qui minent la société marocaine. On ne parle jamais de ce désamour que beaucoup de Marocains ont pour leur pays. Pourquoi ils ne l’aiment pas ? Pourquoi le troquent-ils facilement contre un autre pays une fois l’occasion se présente ? Pourquoi ils ont toujours un pied en dehors de leur terre ? « Différent » présente une tribu qui semble trop attachée à sa terre et la fantasia, mais dès qu’une opportunité se profile à l’horizon, les habitants acceptent de changer leurs chevaux par des voitures et leurs traditions par de nouvelles habitudes.

« Différent » est le roman par excellence qui plaide en faveur de la reconnaissance de la différence. Beaucoup d’événements, beaucoup de violence qui sont passés dans ma ville comme ailleurs contre les différents m’ont interpelé. Nous assistons, silencieux et passifs, à une sorte de discrimination. Je crois que parmi les rôles, voire les obligations de l’intellectuel, c’est de prendre position par rapport à ce qui se passe dans sa société. Resté un simple spectateur est une trahison, un désengagement envers les causes sociales.

Dans votre parcours d’écrivain, que représente ce nouvel opus, est-ce une continuité ou une rupture.

Je suis toujours sensible à ce qui se passe autour de moi. Parfois certains événements m’habitent et refusent de me quitter jusqu’à ce que je leur donne corps. Tous mes romans sont des cris et celui-ci ne déroge pas à la règle. Dans « Inch’Allah » par exemple, j’ai traité le problème des petites bonnes dont l’enfance est effacée et qui sont exploitées par des familles sans vergogne. Dans « L’école des sables », j’ai parlé des souffrances des instituteurs à la campagne et la misère qu’ils endurent sur tous les plans. « Suicidaire en sursis » est le roman des diplômés chômeurs. « Le Lutteur » s’intéresse au racisme sous-jacent dont souffrent les noirs au Maroc. « Nos parents nous blessent avant de mourir » plaide en faveur de la cause féminine.  Dans « Différent », j’ai mis en exergue l’intolérance et le refus d’accepter la dissemblance.

Pour dire simple, ce nouveau roman s’inscrit dans la même vision d’écriture pour moi. Je ne peux aucunement écrire seulement pour amuser. La lecture doit ébranler et laisser des questionnements chez le lecteur. Cependant, le facteur plaisir doit aussi être présent. Je ne fais pas des documentaires, c’est du roman qu’il s’agit. Autrement dit, il faut que la poésie et la prose s’alternent, il faut que l’écriture devienne un moyen d’enchantement, un moyen de ravissement même.

Quels sont vos futurs projets ?

Je suis en train de travailler sur un roman merveilleux. Un roman différent de ce que j’ai écrit jusqu’à aujourd’hui. Cependant la dimension humaine est présente. Le personnage principal qui a des pouvoirs surhumains cherche à réconcilier les Inconciliables, à combler le fossé qui sépare certains groupes de personnes, à leur faire comprendre que l’humain est unique et les différences ne sont que culturelles. C’est une nouvelle expérience qui me plait beaucoup et j’espère qu’elle plaira aussi à mes lecteurs que j’ai habitués au réalisme.

Propos recueillis par Ayoub Akil

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