Il y a 09 ans disparaissait Jean-Serge Essous, le phénix de la rumba, la salsa et la Biguine

0
1014

Il y a 09 ans s’est éteint le mercredi 25 Novembre 2009 à  15 h à l’Hôpital des Armées à Brazzaville, à l’âge de 74 ans, le légendaire saxophoniste Jean-Serge Essous.

Musicien d’expérience, de souvenir, de synthèse, en un mot musicien de grand talent, Jean Serge Essous occupe une place importante dans l’histoire de la musique congolaise. Arrangeur à la plume alerte et inspirée, il est demeuré un clarinettiste, flûtiste, saxophoniste et chanteur dont on appréciait le goût très sûr, la pensée remarquablement organisée et surtout la maîtrise instrumentale qui lui permettait d’improviser avec désinvolture dans le registre divertissant.

Mossendjo Cité historique

Jean Serge Essous est né le 15 Janvier 1935 à Mossendjo (département du Niari, Congo). De père François Kitsoukou (un des premiers infirmiers de la fonction publique coloniale) et de mère Adelaïde Matsanga “Mama Adèle”(griotte). Essous est l’ainé d’un cadet né en 1937 à Brazzaville : Jean-François Essous (plus tard clarinettiste et cofondateur du groupe Ryco-Jazz d’Henri Bowane en 1958, puis musicien au Sénégal et en Gambie où il a trouvé la mort en 2001).

Cursus scolaire

De l’école Saint Vincent de Poto-Poto (CP1/CP2), il passe à l’école primaire de Mvounvou à Pointe-Noire, avant de revenir à Brazzaville et à l’école officielle de Ouénzé (actuellement Leheyet Gaboka). C’est dans cette école qu’Essous fait la connaissance de Marie-Isidore Diaboua “Lièvre”, chef de “Scout de France” et flutiste. Essous est son adjoint.

Tous les deux obtiennent le Certificat d’études primaires en 1949. De l’école officielle de Ouénzé, Essous est admis au concours d’entrée au Collège Raymond Paillet de Dolisie (MBounda) où il fréquente jusqu’en classe de 4ème.

Evolution professionnelle

De retour à Brazzaville en 1953, sa mère est répudiée par son père. Essous est contraint d’abandonner ses études et trouver du travail pour venir en aide à sa mère. Il est embauché à la CCSO (Compagnie Commerciale Sangha-Oubangui) et affecté dans le département Electricité et Froid, ce qui lui vaudra la formation d’électricien.

Mais pas pour longtemps, car il obtient un très bon contrat à la Société IBM France (une des premières sociétés de mécanographie installée à Brazzaville) Il n’a donc pas beaucoup de peine a exercer ce métier en 1953  où il y trouve Marie Isidore Diaboua et Jacques Pella « Lamontha », tous deux grands mécanographes. Ces derniers sont également des musiciens de ballet et comme les musiciens l‘ont toujours attiré, Essous, tient à tout pris d’être des leurs avant de s’initier à la flûte.

Carrière musicale

C’est donc grâce à Marie Isidore Diaboua que Jean Serge Essous  est plongé très tôt et à partir de 1949 dans l’univers de la musique folk-rumba. Il suivra depuis Dolisie la création en 1951 du Ballet “Kongo dia Ntotela” (plus tard Ballets Diaboua) avec comme musiciens : Liberlin de Shoriba Diop, Jacques Pella « Lamontha », Albert Loubélo « Beaufort », Mboto Jocker, Yves Mpoua et tant d’autres. Les actions du groupe traditionnel rentrent en perpétuelle mutation. C’est ainsi que le mouvement des ballets était né au Congo.

Janvier 1952, Diaboua qui tient toujours à l’éclosion des nouveaux talents apporte un sang nouveau à son œuvre, par la création d’une nouvelle formation musicale moderne « C.D.J. » (les compagnons de joie). Cette formation fait appel à des chanteurs, percussionnistes, sansistes, mais surtout aux flûtistes : Pella «Lamontha », Mboto « Jocker » qui constitueront avec l’arrivée d’Essous en 1953, le trio choc. Le CDJ aura surtout le mérite de graver son premier disque en 1953 aux éditions CEFA à Léopoldville: « Kinialala tsula » et « Z’entendis la nuit »

1954/1955 -Du CDJ (Diaboua) au Negro Jazz (de Brazzaville à Léopoldville – Henri Bowane)

1954 – C’est encore Marie Isidore Diaboua qui donne l’occasion à Jean Serge Essous de passer de la flûte à la clarinette. En très peu de temps Essous maîtrise déjà si bien la clarinette que des sollicitations de quelques groupes lui sont destinées.

Il choisi le  Negro Jazz  dont il fait partie sous la direction du guitariste Joseph KABA et avec qui il fait en Janvier 1955 le voyage à Léopoldville. Voyage au cours duquel Henri Bowane (ce grand impresario, de père congolais de Brazzaville-Sibiti– et de mère congolaise de Kinshasa-Bandaka -) assure donc au Negro Jazz la gloire au Parc de Boeck et au grand dancing kinois « Air France ». Essous y déploie une grande vitalité, car il se révèle dans une forme éblouissante, faisant scintiller les nombreuses facettes de son art.

1955/1956 – Les éditions Loningisa et l’OK Jazz

En 1956, Essous est devenu un des musiciens des éditions Loningisa qu’on ne présente plus. Son départ du Negro Jazz au cours de l’année 1955, le place parmi les grands requins de studio, qui avec Luambo Franco et Lando « Rossignol » vont travailler sur la recherche des sensibilités musicales dans le cadre d’un groupe expérimental basé dans le célèbre bar-dancing “Chez Cassien”(OK Bar) de son propriétaire Cassien Germain Gaston (Oscar Kashama), lequel donne naissance à la formation de l’OK Jazz, le vendredi 6 juin 1956 au bar dancing “Homes de Mulâtre”.

Essous en devient facilement le chef d’orchestre, et sous lui entre Juin et Décembre 1956 : Luambo « Franco », Lando « Rossignol », Longomba « Vicky », Augustin Moniania “Roitelet” Loubélo « De la lune », Saturnin Pandi et Bosuma « Dessoin » (pour ne pas citer Diaboua, Pella Lamontha, Liberlin De Shoriba Diop, percussionnistes aux éditions Loningisa et qui ont pris une part active à la création de l’OK Jazz).

Dans l’OK Jazz, on compte Essous parmi les meilleurs compositeurs dont l’inspiration principale est demeurée sans conteste. Prodigieuses, des chansons comme “Chérie akei atiki ngai“, “Alice”, “Se pamba”, “Lina “, etc qui ont défrayé la chronique à cette époque.

27 Décembre 1956 – Défection d’Essous au sein  de l’OK Jazz et des éditions “Loningisa” pour les Editions Esengo (Rock-A-Mambo)

Décembre 1956, Le travail de l’impresario et talentueux musicien Henri Bowane aux éditions Loningisa, ne correspond plus à ses conceptions. Il pense qu’Essous, Lando “Rossignol”, Saturnin Pandi, Nino Malapet sont les musiciens qui ont produit sur lui la plus forte impression, a tel point qu’ils éprouvent en 1957 la naissance de l’orchestre Rock-A-Mambo au sein des nouvelles éditions Esengo.

Le Rock-A-Mambo évoque à lui seul ce que nous avions connu d’admirable dans les arrangements des chansons congolaises que dans l’interprétation des rythmes afro-cubains. Une grande ouverture sur l’Amérique latine dont il avait réservé à l’espagnol une place importante dans les compositions. En effet, si le cha cha cha est né à Cuba en 1951 de son inventeur Enrique Jorrin, au Congo et en 1957, c’est à Jean Serge Essous que nous devons les toutes premières interprétations : “Baila” et “Sérénade sentimentale” dont la sensation à cette époque était proche du vertige.

1959, Essous quitte le Rock-A-Mambo, avec lui Saturnin Pandi, notamment à la faveur de la naissance, le 15 Août 1959 de l’Orchestre Bantous à Brazzaville. Essous en assure la direction jusqu’au 11 Août 1966 avant de faire le relais à Nino Malapet, précisément à Dakar, après le Festival mondial des arts nègres.

Essous aux Antilles (Ryco Jazz) et en France (African Team)

Les Antilles avaient exercé depuis l’enfance d’Essous le plus puissant attrait sur l’imagination des musiques divers venus d’Afrique au 16 ème siècle, par le canal de l’esclavage, et qui se sont métissées avec les apports hispaniques ou français pour donner naissance à la Salsa ou à la biguine.

Le déploiement  de l’incomparable beauté des chants, la chaleur rythmique de la Salsa et de la Biguine avaient longtemps excité l’enthousiasme de Jean Serge Essous. Au point où dès sa descente à Fort-de-France (Martinique) le 25 décembre 1966, son exaltation a été d’une violence inouïe.

Ici commence son grand parcours aux Antilles avec le groupe  Ryco Jazz qui va se tirer en longueur, jusqu’à cinq ans. Le groupe est  réclamé dans toutes les îles antillaises françaises, anglaises,  hollandaises et à Trinidad et Tobago. La tournée va changer la vie d’Essous. Un impact énorme sur son cheminement personnel.

Le génie créateur du Zouk

Très intelligent, toujours en avance sur son temps, la  plus grande et remarquable réussite, d’Essous  – longtemps ignoré – c’est d’avoir été le véritable génie créateur du « Zouk ». Et l’on ne résiste pas au plaisir d’écouter, les premiers morceaux qui ont façonné l’assemblage de la « Rumba-Soukous » avec « la biguine »  pour élaborer avec une éthique de travail sans équivalent, le genre rythmique auquel l’on a attribué le nom « Zouk ». Un vrai défi, Essous avait gagné son pari. Laisser son nom pour la prospérité dans cette contrée des « Iles »  de façon à obliger les gens à tirer ce qu’il y avait de plus enrichissant dans l’expérience africaine.

En Février 1968, Essous est primé meilleur artiste du carnaval antillais pour la chanson “Timothée” qui devient l’hymne du carnaval. A cette occasion comme à l’accoutumée “La Marseillaise” est jouée à son honneur sur la place de l’Impératrice.  

Entre 1969/1970 Essous fait partie du célèbre groupe afro-cubain  de Manu Dibango “l’African Team” de Paris.

Le 22 Février 1970, Essous, son épouse antillaise de la Martinique et leur fils né en Martinique sont de retour à Brazzaville. Peu de temps après et à la grande satisfaction du monde musical congolais, il est nommé conseiller artistique à la SOCODI (Société congolaise de disque). Naturellement, il rejoint Les Bantous, avant de repartir une fois de plus en exil en France, et à partir de Septembre 1989 jusqu’en 1992 année de son retour définitif au Congo.

1992 – Cette fois, la présidence de la république (sous Pascal Lissouba) qui lui reconnaît beaucoup de talent dans le domaine musical, le nomme conseiller culturel au cabinet du président de la république. En dépit de ses charges, Essous n’abandonne pas pour autant la musique et son orchestre Les Bantous, qui après une période difficile (1997 2005) va se relancer en 2007, grâce aux efforts de Jean Martin Mbemba, le sauveur qui a remis le groupe en activité et l’a propulsé sur la scène internationale.

Depuis 2006, sous la coupe de Jean Serge Essous et Nino Malapet (décédé le 29/01/2012), le chemin parcouru s’est enrichi de belles récoltes :

– 11 octobre 2006, désignation de Jean-Serge Essous “Artiste de l’Unesco pour la paix” par le Directeur de l’Unesco, le japonais Koïchiro Matsuura en personne. C’est au cours d’une cérémonie qui s’est déroulée au siège de l’Unesco à Paris, à l’occasion de la 165ème session du Conseil Exécutif de l’institution, en présence de Dénis Sassou Nguesso, du ministre de la culture des arts et du tourisme Jean-Claude Gakosso et de la méga star camerounais Manu Dibango, lui aussi, élevé au rang d’artiste de l’Unesco pour la paix.

– 03 Août 2009 coup d’envoi de la 7ème édition du Festival panafricain de musique (Fespam) par le chef de l’état Sassou Nguesso qui à cette occasion a décoré à titre exceptionnel au grade de Commandeur dans l’ordre du mérite congolais, l’orchestre Les Bantous de la capitale. Décoration réceptionné par Jean-Serge Essous.

– Participation en : 2007 au Festival des musiques Métisses Angoulême (France) – Anvers (Belgique) Centre des cultures du monde Zuidershuis – Nijmegen (Hollande) Music Meeting de Nijmegen –  2009 Babel Med Music  Marseille et Olympia Paris.

Enfin, voyageur infatigable, Essous a sillonné pendant plusieurs années l’Europe, Cuba et Les Antilles. Partout il était capable de jouer avec des tas de gens différents en conservant toujours autant de qualités, c’est finalement un des critères les plus valables qui puissent exister, même si l’on ne s’en rendait pas compte. Pour Joseph Kabaselle qui avait longtemps joué avec Essous aux éditions Esengo (Rock-Africa) et dans l’African Team, Essous, c’était son grand amour.

Essous, un novateur qui a ouvert à la clarinette, au saxo, à la flûte et au chant un registre nouveau. Impossible en un article de faire le contour de la vie musicale de Jean Serge Essous “Trois S Makubila” , que Joseph Mulamba ” Mujos ” avait prié de tous ses vœux, dans un sentiment généreux son retour au Congo, pendant qu’il était aux Antilles, et dans une célèbre chanson “Essous Spiritu”  (African Team) qui avait rassemblé toutes les générations.

ESSOUS “Trois S Makubila” ! La nuit t’as finalement emporté. Mais ta musique sera gravée dans nos cœurs, à jamais. Tu seras également à tout jamais l’image d’une époque de la musique congolaise qui était savante et belle.

Clément Ossinondé

LAISSER UN COMMENTAIRE