Le silence de la tombe1 de Virginie Awe ou la polygamie éclairée

LES FEMMES ECRIVAINES DU CONGO

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Cinq petits textes dont le premier, éponyme qui annonce un certain aspect du socioculturel africain, la polygamie, souvent mise au pilori par le modernisme. Une quarantaine de pages qui définit cinq récits qui s’appellent les uns les autres par le sujet combien pertinent qu’ils développent. Une autre technique d’écrire la nouvelle avec récits très succincts annonçant des ouvrages à « lire d’un seul coup ».

« Le silence de la tombe » est l’histoire d’Antoine marié à trois femmes dont chacune d’elles a une particularité que l’auteure met en exergue pour montrer une autre dimension de la polygamie.

Femme, femme et toujours la femme dans toute sa dimension

Anne, Hélène et Madeleine sont respectivement les épouses d’Antoine. Aussi ces trois femmes sont définies par leur personnalité propre. Anne est très accueillante avec une conduite appréciable au foyer. Malheureusement elle a une présentation physique qui laisse à désirer. La beauté corporelle étant un critère dans la réceptabilité d’un couple : « Mais si Anne fut la première, elle avait aussi le physique ingrat. Courte de taille, quelque peu maigrelette, elle avait le teint tellement sombre qu’on l’aurait dite maquillée de charbon » (p.14). Devant cette évidence, Antoine se voit obligé de combler ce manquement en épousant en deuxième noce la belle et sublime Hélène. Mais malheureusement, celle-ci, consciente de sa beauté, passe plus de temps devant la glace pour garder sa beauté, son paraitre, des paramètres importants pour se maintenir dans le foyer. Mais un fait regrettable : Hélène n’a pas le temps de s’occuper convenablement de son mari comme il se doit. Elle ne peut lui faire la cuisine et d’autres gestes qui devraient contribuer à l’affermissement de l’amour en couple. Et le passage du premier mariage au deuxième est bien traduit par l’auteure quand elle écrit : « Anne était très accueillante. Bonne cuisinière et très entreprenante. [Mais] la laideur d’Anne avait conduit Antoine à se marier avec une seconde femme : Hélène. Celle-ci était belle au point de combler ses désirs. [Mais] elle ne pouvait lui faire la cuisine, ni laver ses pieds, ni caresser ses arcades sourcilières. En revanche, elle passait beaucoup de temps devant le miroir – compétition maritale oblige » (p.14-15). Des mots pleins de féminité.

L’homme l’éternel insatisfait

Deux épouses, deux entités divergentes qui vont pousser Antoine à prendre une troisième épouse pour combler les manquements des deux premières. Et cette troisième épouse est la jeune Madeleine, très jeune, une avocate de formation qui fait son bonheur, Madeleine, une bombe sexuel car elle aime la vie. Et c’est par ce bonheur sexuel que le pauvre Antoine va se retrouver dans l’urne de l’irréparable le jour où la jeune Madeleine va fêter l’anniversaire de ses 25 ans, comme le décrit si bien l’auteure : « C’était le jour des vingt cinq ans de Madeleine. Ayant décidé d’amener sa dulcinée au septième ciel pour lui permettre de bien fêter son anniversaire, il doubla la dose de son stimulant » (p.17). S’en suivra la mort jusqu’au silence de la tombe, mort qui va porter un coup fatal au niveau du foyer multidimensionnel, disons plutôt polygamique, de l’homme ainsi que dans sa famille originelle. Aussi quand on revient au thème de la polygamie dans ce récit palpitant, force est de découvrir la partie cachée de la dimension de la femme en général. On ne peut pas avoir une épouse qui peut résumer toutes les qualités que recherche l’homme en elle. Aussi, l’addition des qualités d’Anne, d’Hélène et de Madeleine constituent le point focal du bonheur que l’homme recherche en la femme. D’où cette infidélité normale et organisée de l’homme dans cette société qui appelle indubitablement et inexorablement la marche irrésistible vers la polygamie. De ce hème de polygamie, on peut illustrer notre analyse non exhaustive de ce texte de Virginie Awe par cette pertinente remarque de son préfacier Raymond Loko : « Nos sociétés africaines, à dire vrai, sont pour la plupart polygamiques, de puis nos chefs traditionnels jusqu’aux aux chefs modernes, en passant par les chefs de famille et coutumiers » (p.6) Et le côté sexe un peu exagéré d’Antoine devrait faire réfléchir les hommes et les femmes qui vivent en couple polygamique.

Quand Le silence de la tombe de Virginie Awe fait écho aux Polygamiques de Natasha Pemba

Après lecture de ce texte qui crée une intertextualité avec les quatre autres nouvelles par la thématique de la polygamie, force est de constater que le recueil de nouvelles de Virginie fait écho à celui de Natasha Pemba de la diaspora intitulé Polygamiques publié en 2015. On peut dire, que les deux auteures abordent le thème de la polygamie sans fausse honte avec tous ses paramètres socio-psychologiques. Chacun de son côté, Virginie Awe au Congo et Natasha Pemba au Canada donnent leur point de vue sur ce phénomène sociologique. Mais, tous les destins qui tournent autour d’Antoine prennent un autre sens à la mort de dernier, surtout chez les veuves. La mort d’Antoine qui symbolise le silence de la tombe devient un prétexte de la famille de ce dernier pour se débarrasser des trois veuves. Jadis se regardant en chiens de faïence, elles se sont vite unies devant l’animosité de la famille de leur défunt mari qui veut de les déposséder de leurs droits légitimes post mortem de leur mari. Et pour défendre leurs intérêts conjugaux, c’est la jeune Madeleine, avocate de son état, qui met en exergue la force du droit devant le droit de la force de la famille d’Antoine.

Un regard narratologique pour terminer notre analyse de ce texte. De la technique de narration, le récit de Virginie Awe est guidé par un narrateur qui rapporte de l’extérieur les aventures d’Antoine avec ses trois épouses. Et cela donne un regard objectif du narrateur, instance abstraite inventée par l’auteure qui, elle, est une instance concrète à qui l’on peut parler.

1Virginie Awe,  Le silence de la tombe, les éditions Cana, Paris, 2016, 44p.

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