Le règne du chien ou de la trahison de l’espèce : Du Muntuïsme et de l’exercice de l’autorité

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Pour approfondir cette réflexion, je vous conseillerais la lecture de l’ouvrage de Rudy MBEMBA-DYA-BÔ-BENAZO-MBANZULU, intitulé: « Le testament socio-institutionnel du cardinal Emile BIAYENDA, le sacre du M’fumuMpu ou du chef à couvre-tête » publié par L’Harmattan, chez Les Impliqués Éditeur.

Dans cet ouvrage, son auteur rapporte la sagesse ancestrale, décrite par le vénéré cardinal BIAYENDA Emile, dans sa thèse: « Coutumes et développement chez lesBakongo du Congo-Brazzaville« . Pour ma part, j’en ai déduit qu’il s’agit de la quintessence de la gestion du pouvoir. Le chef oriente la vie du village, en fonction du bon conseil des ancêtres, mais aussi des avis partagés des membres du conseil qui entourent son autorité, en ce qui concerne son exercice effectif. Le Mpfumu (chef) est celui qui tranche les situations complexes susceptibles de mettre en péril la cohésion sociale de la communauté, il veille à l’harmonie constante des personnes et à la jouissance de leurs biens légitimes. Il est (de toute évidence) le chef spirituel de sa communauté, pas en tant que gourou, mais « Ntuadisi« , comme un chef d’orchestre qui dirige le concert des différents instruments en vue d’exécuter une partie musicale (Tuadisa) = il fait « manger » tout un chacun, selon sa faim (Tua disa = faisons manger !). Il n’est pas le pourvoyeur des besoins de chacun, mais il veille à la bonne répartition des biens dans le village (la justice sociale); qu’il n’y ait pas de malheureux: la veuve et l’orphelin bénéficient des égards bienveillants des autres membres de la communauté. Bref. Le chef couronné, à l’instar de la couronne, fait circuler l’harmonie en son sein, il est le garant de la vitalité de la circonscription qui lui ait attribué et dont il doit sans cesse irriguer de son énergie positive, etc. Mais, qu’observons-nous de la gestion du pouvoir « hic et nunc » (ici et maintenant)? Dans la plupart des cas, en Afrique, plus généralement, la gestion du pouvoir s’apparente au mythe du règne du chien qui aurait trahit son espèce, en se laissant apprivoiser par l’homme.

Le chien qui vivait en harmonie avec ses semblables dans les hautes savanes des masese se fit débusquer par les chasseurs de gibier. Ces derniers l’emmenèrent au village. A la tombée de la nuit, il ne cessait d’aboyer, car il sentait au loin, la présence de son espèce proche du village où ses anciens compagnons venaient dévorer les poules. Celui-ci, étant attaché à un arbre ne pouvait s’échapper. Il ne cessait d’aboyer et se faisait battre par les villageois, pour le contraindre à se taire. Ces congénères restés en forêt et dans les savanes redoutaient une capture évidente. Ils n’osaient plus s’approcher des villages bantu. Le chien capturé a fini par se faire dompter des humains, il n’aboyait plus, se laissant apprivoiser, il fit désormais partie de la famille. Lorsque les humains voulaient du gibier, ils se laissaient accompagner par le chien qui sans peine, venait à débusquer tout animal, au grand dam de toutes les espèces animales vivant en forêt, dans les savanes. Le chien devint l’ami fidèle en cas des besoins de l’homme et ne supportait plus entendre toute expression de tout animal. Lui qui savait sentir toute présence proche ou éloignée des autres animaux, finit par trahir l’espèce animale qui le sentant proche, devait s’enfuir le plus loin possible, pour éviter de se faire manger par les humains. Ainsi, le chien causa l’exil des ses semblables et devinrent des proies des autres carnivores.

La morale de cette histoire, rejoint curieusement la scène politique de ceux qui, une fois établis au pouvoir envoient leurs semblables en exil, ne les supportant plus d’aucune manière. Serait-ce une bonne manière de gérer le pouvoir politique ? C’est ici que le mythe du chien traître vient nous interroger sur la gestion du pouvoir politique dans bon nombre d’Etats totalitaires où l’intolérance et l’instinct animal (celui du chien) récusent tout partage de l’espace commun, avec ceux qui auraient une autre vision des choses en politique et même, tout simplement ne partageant pas la même perception de la société. Ainsi, le chien devint le persécuteur de l’espèce animale et par voie de conséquence le cauchemar de ses semblables, d’où le proverbe koongo : « Bunsaana bua nsibizimbwawa sa« .

  Ne pouvons-nous pas vivre et faire de la politique autrement, en cohabitant pacifiquement avec ceux dont nous ne partageons pas les mêmes opinions ? Si la politique était encore « cette science du gouvernement de l’Etat », telle qu’elle fut appréhendée au 13e siècle ou encore cet art de la gestion des affaires publiques en vue d’assurer le bien-être de tous, aucune exclusion ne saurait se concevoir dans une telle démarche. Hélas, les différentes options que peuvent prendre certains gouvernants rendent plus complexe et parfois très ambiguë une certaine manière de conduire les affaires qui relèvent de l’intérêt général. Somme toute, ce que nous observons ici et là prouve à suffisance que la politique répond plus aux contingences stratégiques des Etats que ne saurait l’être la simple volonté des gouvernants. C’est là que se jouent toutes les batailles. La population dans tout cela ne semble plus être qu’un alibi d’exercice du pouvoir et n’y voit que de l’air ! Aussi, pouvons-nous constater qu’au lieu de gouverner, ceux qui sont aux affaires passent plus leur temps au marketing politique, à se soucier de leur image que des préoccupations de ce fameux peuple instrumentalisé à tort et à travers bien souvent. Ainsi, ne supportant que moyennement la critique, beaucoup s’en prennent à ceux qui sont en désaccord avec leur vision de gouvernance. Faisant preuve d’intolérance, beaucoup de compatriotes finissent par prendre le chemin de l’exil, comme ces autres animaux dispersés par les chiens (ngumbizamuangasabambwa). N’ayant de leçons de politique a donner à personne, la sagesse ancestrale seule nous montre le chemin harmonieux de la gestion du pouvoir, comme l’écrit taata BIAYENDA, cité par le professeur Henri CANAL dans la préface du livre cité ci-dessus de Maître Rudy MBEMBA: « Le MpfumuMpu a, selon Emile BIAYENDA charge d’administrer les biens de la famille… veiller sur la bonne santé physique et morale de son groupement dont il est le protecteur. En cas d’épidémie ou de grand danger, il dispose du pouvoir de faire déplacer tout le village. Une fois sur la nouvelle terre, étrangère, il sera l’interlocuteur privilégié pour négocier la place de son groupe… On voit combien il faut être absolument sûr de pouvoir lui faire confiance, lui confier le destin et la vie de toute sa progéniture clanique sacrée… Le devoir d’hospitalité… l’assistance… aux plus démunis et aux plus âgés… en un mot, une vraie cohésion sociale. C’est le responsable de la Paix à l’intérieur et à l’extérieur de la communauté. L’unité du clan passe par des règlements justes des conflits, c’est-à-dire par le justicier suprême dont il porte le rôle. » Si cette manière de gérer les trois attributs du pouvoir du MpfumuMpu (Juridique, spirituel et social) pouvait se transposer au niveau national, nous constaterons que le chef aurait plus de devoirs qu’il ne jouirait de sa suprématie envers son peuple. Le chef est celui qui sert, par son autorité de commandement, pour le bien de tous. Ainsi, il ne saurait avoir sur son territoire, des personnes âgées en maltraitance, des enfants errants sans éducation, des jeunes en âge de contribuer au développement de son territoire sans emplois, des femmes et des hommes ne pas être associés au développement de son territoire. Au sujet du développement, le Cardinal BIAYENDA écrit qu’un pays « ne pourra se développer que, s’il arrive à conjuguer son capital de civilisation ou sa culture avec les techniques scientifiques des temps modernes ». Nous savons que dans notre civilisation c’est l’Homme qui est créatrice de richesses et non la machine », elle-même objet de création humaine !

Le fait de tenir en dehors de leur territoire des femmes, des hommes et des jeunes en capacité de contribuer au progrès de la Nation pourrait sévèrement nuire au progrès de la Nation. L’impératif de rassembler plus largement que le simple périmètre clanique devient un enjeu majeur qui fera gagner la Nation toute entière. Imposer ou maintenir en exil les forces vives d’une Nation serait condamner celle-ci à l’échec de l’émergence des Etats en développement. L’exil est entrain de devenir un mode de répression politique depuis le départ de monsieur l’abbé Fulbert YOULOU, des messieurs YOMBI, SASSOU et LISSOUBA ainsi que leurs proches… on a l’impression d’assister à une nouvelle culture de la chaise musicale politique congolaise ou le  » sili côté politique congolais, munumosibasika » !: ceux qui ne sont plus au pouvoir doivent obligatoirement partir en exil et donc profiter au maximum pendant qu’on y est, en privilégiant d’investir à l’étranger et d’y amasser des nombreux biens, de façon à se mettre à l’abri du besoin en cas de…. Cette manière ne saurait contribuer ni à la reconstruction pérenne d’un Etat de droit ni à la réconciliation Nationale ni à guérir les mémoires blessées ni réhabiliter les personnes fragilisées par des conflits qui ne font que trop durer. Ne sombrons pas dans le règne du chien, mais revenons aux fondamentaux du Kimuuntu.   La Nation a besoin de tous ses enfants pour se développer et il y a de la place pour chacun et pour tous. Redécouvrons la tolérance, les fondamentaux de la gestion du pouvoir, comme nous le suggère la conclusion de l’ouvrage de Maître Rudy MBEMBA DYA-BÔ -BENAZO-MBANZULU, qui nous propose : « Des pistes à explorer pour un nouvel ordre socio-institutionnel de la société congolaise des Temps modernes (Pp127-140).  THAUKO.COM

MBUTA THEO D’AUGUSTE KOUNKOU KUE

Ce texte est dédié au Vénéré pasteur Emile Cardinal BIAYENDA, le modèle, le type même du Muuntu tel qu’il doit être, à l’occasion du quarantième anniversaire de son assassinat (22/03/1977-22/03/2017).

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