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Poésie congolaise : C’est urgent[1] de Gaëtan Ngoua

Gaëtan Ngoua, C’est urgent, Paris, Editions Cana, 2016.

Ce recueil de poèmes comme le titre l’indique, s’inscrit avant tout dans une forme d’écriture d’urgence. Il y a urgence dans la conscientisation de soi et de l’autre sur certains points de l’existence. Trois mouvements semblent se traduire ici : la réflexion sur l’Etre, l’hymne à  l’humanisme et la rupture avec certaines pratiques et attitudes jugées illégales.

La quête de l’Etre, dans sa dimension suprême, s’allie à la propulsion de l’humanisme. Le poète s’enracine dans les valeurs ontologiques et tente d’éradiquer les dérives psycho-sociales de son temps. L’Etre humain est placé au centre, comme une manière pour l’auteur,  de procéder à une psychanalyse collective. Il s’agit donc pour le poète, de renforcer à tous les niveaux, les filaments d’une socialisation performante, d’une mutualisation, la confraternité, l’égalité, le sens du partage et l’acceptation de l’Autre. Cette démarche altruiste se découvre dès les premières pages du livre : « Partout le même désastre : l’homme se dresse contre ses semblables, il se tue, s’escroque, s’opprime, se brutalise, s’affame et se ment à lui-même » (p.7).

Le poète s’interroge sur la déshumanisation volontaire et involontaire de l’Etre, son côté monstrueux, sadique et répulsif. La gravité d’un tel comportement répugnant et méprisant pour le Sujet, corrobore la conception de Thomas Hobbes, selon laquelle : « l’homme est un loup pour l’homme ». Il faut pour ainsi, féconder l’Amour au sens large, l’union et l’harmonie. En observateur avisé, et grâce à la saisie d’un inconscient général et généralisant (endogène et exogène), le poète appelle au surpassement, au dépassement du stade primitif sur les rapports entre humains, en suggérant de bout en bout cet humanisme. Voilà, principalement, en quoi réside la portée de ce titre. Il apparait urgent de reconstituer le tissu psycho-social,  et d’amener l’Homme à se définir  à partir de sa relation aux autres. Au poète de s’interroger : « Que vaut l’homme sans homme ? Que valent les hommes sans l’Homme ? Que valent les hommes sans les hommes ? » (Cf. « vitalité », p.12). Se décline là, justement la grande problématique de l’égalité, la sempiternelle question du rapport de soi à Autrui. Cette question de l’égalité est posée de façon universelle, tenant compte des affres historiques, et des événements tragiques qui ont lieu, de façon sporadique dans le monde. Aussi la question de la diversité est-elle à percevoir beaucoup plus dans le cadre du  rapprochement, de la complémentarité, en prônant bien sûr « l’être universel ».

Il se dégage également de ce recueil, la conscientisation sur un plan endogène. Ceci se découvre par exemple, quand le poète soulève la question nationalitaire, la distribution équitable des ressources naturelles du Congo, aussi bien du patriotisme. Il interpelle le lecteur en ces termes : « Après tout, c’est notre Congo/ Ne laissons pas toujours aux autres/ Le droit d’en faire de la soupe » (Cf. « Après tout », p.75). S’illustre également avec force, une filiation génératrice d’une mémoire effervescente qui crée un pont entre l’auteur et ses parents disparus. Un dialogue s’établit entre le poète et le monde invisible et qui détermine le sens de son affectivité et la gravité de sa douleur. Le ressourcement du poète dans ses valeurs traditionnelles lui permet également de soulever

certaines  réalités insaisissables et critiquables : « je suis venu me recueillir, papa/ Sous tes hospitaliers ombrages/ Sur mes sources aliénés/ Et mes origines maudites/ Tu n’as plus t’inquiéter/ Je m’en changerai/ Le monde venu » (Cf. « Sur la tombe de mon père »).

Cette image du père semble aussi proche de celle de la mère, d’autant plus que les deux l’inspirent, tout en le sensibilisant sur les risques de sa propre existence et l’appréhension socio-historique. Sa démarche vers ces entités, se fait en appui avec un certain réalisme social qui le rend davantage interrogateur et réflexif. Comme c’est le cas ici avec l’éblouissante image de la mère : « Ce soir, j’irai voir ma mère/ Et j’irai lui demander/ Pourquoi avait-elle choisi/ De m’enfanter sur cette idiote terre qui récuse ses enfants » (Cf. « J’irai voir ma mère », p.122).

C’est urgent se lit comme une poésie de l’empressement et de l’appel à l’humanisme d’une part, et le renouvellement d’une filiation dérobée par  la fatalité. La poésie de Gaëtan Ngoua est très ouverte et limpide, et s’attache plus à la fonction  première de la communication : la transmission directe et claire d’une information.

Rosin LOEMBA

Ecrivain et critique littéraire.

[1] Gaëtan Ngoua, C’est urgent, Paris, Editions Cana, 2016