Les nouvelles technologies et les dynamiques de création d’emplois

Le débat sur l’avenir du travail doit aller au-delà de la simple prévision de l’ampleur des pertes d’emploi, écrit Irmgard Nübler de l’OIT.

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La récente vague d’innovation et de changement technologique a donné lieu à un débat animé sur l’avenir du travail . Certains pensent que les innovations technologiques vont détruire des emplois à grande échelle et prédisent un avenir sans emplois. D’autres ont confiance dans les forces qui vont se mobiliser pour créer les nouveaux emplois et ouvrir un âge d’or pour la création d’emplois de qualité.

Cet optimisme s’appuie sur l’expérience historique qui démontre que les phases initiales de destruction d’emplois ont été finalement suivies par une forte création d’emplois. Dès lors, l’un des principaux enjeux est de savoir si la vague actuelle de changement technologique entraînera une fois de plus un processus durable de création d’emplois. Un autre est de voir comment les politiques peuvent soutenir ce processus pour répondre aux aspirations des sociétés.

Aucune réponse n’est facile mais une récente recherche de l’OIT  fait la lumière sur le processus de changement technologique, l’innovation, et sur les dynamiques de destruction et de création d’emplois. Cette recherche reconnaît que le changement technologique est un processus complexe, non linéaire, incertain, qui se produit par vagues et conduit ainsi à des phases de destruction d’emplois et de création d’emplois. Ce processus n’intervient pas automatiquement, il est déterminé par toutes sortes de forces au niveau économique, politique et de la société.

Revenons sur l’histoire économique depuis la révolution industrielle. La quête des gains de productivité a engendré des innovations dans les processus afin d’économiser la main-d’œuvre. L’automatisation et la fragmentation des processus de production ont détruit des emplois – et continueront de le faire – parfois même à grande échelle. Cependant, après une telle phase de destruction, les nouveaux emplois émergent généralement grâce à l’expansion des marchés et surtout aux innovations de produits. L’intéressant éclairage que nous donne l’histoire est que les processus de création d’emplois sont provoqués par les conséquences intentionnelles et non intentionnelles des innovations économes en main-d’œuvre. Ce processus endogène peut expliquer pourquoi le changement technologique arrive par vagues et pourquoi les phases initiales de destruction d’emplois étaient chaque fois suivies de sursauts de création d’emplois.

Il pourrait dès lors être plus utile d’explorer ces processus d’ajustement, les forces qui président à la création d’emplois et comment nous pouvons gérer ces processus afin de créer plus d’emplois de meilleure qualité, plutôt que d’entreprendre toujours plus d’études qui prédisent l’impact possible des robots sur les pertes d’emploi.

Une question demeure: Quels sont ces mécanismes d’ajustement de la création d’emplois et quelles sont les forces qui les entraînent?

Evidemment, les forces du marché sont un facteur déterminant de la création d’emplois. Si les processus d’automatisation et de fragmentation de la production améliorent la productivité en économisant le travail, les marchés ont tendance à trouver des moyens pour compenser ces pertes d’emploi. La distribution des gains de productivité joue un rôle essentiel parce qu’elle influence le niveau et la structure de la demande comme de l’offre. Un surcroît de demande est généré si les gains de productivité sont partagés sous la forme de salaires plus élevés, de baisse des prix ou de réduction du temps de travail. En outre, une plus forte productivité peut augmenter les profits, les investissements et la production. De ce fait, les marchés s’étendent, les entreprises se diversifient et, au final, de nouveaux emplois peuvent être créés.

Fait intéressant, les pays ont tendance à gérer ces processus d’ajustement de manière différente avec des résultats variables en termes de pertes d’emplois nettes. Par exemple, l’Allemagne, le Danemark, l’Italie et la Corée du Sud ont lourdement investi dans la robotique entre 1993 et 2007, mais la part du secteur industriel dans l’emploi total y a beaucoup moins reculé pendant cette période qu’au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis où le développement de l’usage des robots a été bien inférieur.

D’où vient cette différence? La réponse a beaucoup à voir avec le fait que les marchés ne fonctionnent pas en vase clos. Ils font partie intégrante des sociétés. Les dynamiques d’innovation de produits sont fortement influencées par les capacités sociales spécifiques d’un pays et ces capacités collectives font partie du socle de connaissances d’une société – une combinaison particulière de savoirs techniques et formels, de croyances, de cultures et de cadres institutionnels.

C’est ici qu’entrent en jeu les forces politiques et sociétales. Elles mobilisent des changements transformateurs de leur économie, développent de nouveaux secteurs de croissance qui remplacent les secteurs actuels et gèrent des processus de destruction créative avec un fort effet de création d’emplois. Ces dynamiques ne peuvent être obtenues par les forces du marché. Les transitions vers des «âges d’or» de la création d’emploi ont toujours été mues par de nouveaux choix politiques et sociaux. Nous avons aussi besoin d’un processus d’apprentissage sociétal et de dialogue social pour forger un nouveau consensus sur la voie à suivre, pour créer une nouvelle demande politique et sociale et pour améliorer les capacités sociales. Cet apprentissage est une réponse aux conséquences inattendues du changement technologique précèdent comme les effets disruptifs sur les sociétés et l’environnement naturel. Les défis fondamentaux pour les politiques consistent donc à soutenir les changements transformateurs dans les sociétés et les économies, afin d’accélérer la transition vers la phase de création d’emplois des vagues technologiques.

Notre avenir de l’emploi n’est pas déterminé, il doit être façonné et pour cela il nous faut un nouveau consensus social et politique sur la voie à suivre. Nous devons donc élargir le thème de notre débat, de la prévision de l’ampleur des pertes d’emplois à l’analyse des forces politiques et sociales, des politiques publiques et des institutions qui peuvent contribuer à transformer les économies et à créer les emplois que veulent les gens.

Par Irmgard Nübler, Economiste principale à l’OIT.

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