Nkaadi : de l’économie circulaire

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Parmi les travaux de réflexion et de méditation qui ont été menés l’année 2017 durant, autour du personnage d’Emile Cardinal BIAYENDA, la publication de Théodulos Auguste KOUNKOU KUE est sans doute, la plus originale. Celle-ci porte sur le commerce tel qu’il a été pratiqué par le passé dans la société traditionnelle Koôngo.

Pour Théodulos KOUNKOU KUE, “ Nkaadi fut la conception traditionnelle koongo du commerce qui se voulait une dynamique d’échange et de partage, autour des biens et services produits par les parties en présence de cet échange. Nkaadi signifiant, bien entendu l’établissement d’une relation impliquant des obligations réciproques : “ Kia baka muuntu kia vukila muuntu “ ; autrement dit quiconque reçoit doit donner en retour, car ce que nous possédons doit servir à celui qui est dans le besoin. Tel est le sens du mot Nkaadi qui rime avec le verbe “ Kaadisa” qui signifie restituer, rendre à autrui, pour avoir reçu quelque chose à valoriser en retour.” [P. 11.]

Cette conception traditionnelle koongo du commerce que met en exergue l’auteur dans son ouvrage décrit le commerçant koôngo non pas comme un simple affairiste lequel, par son activité chercherait, à s’enrichir par tous moyens ou à tirer profit à tout prix mais plutôt comme un acteur social du développement humain auquel, tenait beaucoup le vénéré Cardinal Emile BIAYENDA.

Le commerçant Koôngo est nettement différent de celui de l’ancien droit romain ou du code civil napoléonien de 1804 que l’on considère par une sorte de présomption comme un professionnel de mauvaise foi. Il est considéré comme tel, par ce que l’on présume qu’il est, à même de manipuler ou d’induire en erreur l’acheteur dans le strict but de vendre sa marchandise et d’en tirer un bénéfice et peu importe le prix que cela peut coûter à celui-ci.

Dans son remarquable ouvrage, Theodulos KOUNKOU KUE rapporte avec perspicacité que :

Le commerce n’est pas institué au sein du peuple koongo pour un enrichissement égoïste et démesuré, mais pour en bénéficier à d’autres, ceux de la famille, ceux du clan, mais également aussi aux passants et aux visiteurs séjournant au village ou aux partenaires des villages voisins (wa ta nkaadi, kadisa). Nkaadi est donc bien plus noble de sa conception traditionnelle que notre entendement du commerce, tel qu’il se pratique dans notre monde contemporain où les moins ingénieux se font “rouler dans la farine”. [ P.13.]

C’est ni plus ni moins, une sorte d’humanisation du commerce à laquelle se réfère l’auteur dont les règles sont complètement bafouées dans les sociétés humaines des temps modernes.

D’après l’auteur, le monde du commerce d’aujourd’hui aurait du favoriser les échanges pour le bien de l’être ou du Muuntu, au-delà de toute considération économique ou financière. Tel n’est pas toujours le cas en déplorant certaines derives qui conduisent au mépris de l’être ou du Muuntu.

Dans le prolongement de sa réflexion qui est d’une limpidité tonitruante, le philosophe du muntuïsme, Théodulos KOUNKOU KUE rappelle, à juste titre qu’il a existé dans la société traditionnelle des formes de solidarités parmi les différents outils de commerce. Outre le monnayable et la valeur fiduciaire se trouvaient, observe-t-il, les marqueurs indélébiles des valeurs de références de la solidarité “ad intra et ad extra” communautaire Koongo. Ceux-ci constituaient, poursuit-il, les moyens de l’épargne le plus sûr, bien loin de la vermine boursière et de la corrosion des systèmes bancaires qui engendrent des crises de toute sorte. Parmi ces marqueurs ont pouvait distinguer ces quatre pilliers fondamentaux :

  • Mueko : est un contrat tacite qui lie une personne au propriétaire d’une espèce animale, dans le but de lui permettre de devenir éleveur-propriétaire à son tour, en contre partie d’un engagement qui poussera ce dernier à devoir s’investir pleinement au bien être de la femelle qui donnera les petits autour desquels se fera le partage de la façon équitable avec son propriétaire, au terme de l’échéance prévue. [ P.41.]

2.)Mafundu : c’est un mode opératoire économique consistant en quelque sorte à effectuer un épargne en nature, voire même en monnaie fiduciaire à l’endroit de personnes crédibles ; généralement à l’occasion d’un événement familial : naissance, décès, retrait de deuil ou marriage, etc [ P.44.]

3.)Ndjende : une forme d’engagement, de solidarité et de respect qui naît à l’occasion de formation de certaines entreprises comme celles des alliances ou des mariages. [ 46. ]

4.)Zola ou Kimbongo : consiste en une mutualisation d’efforts entre individus aux fins d’accompagnement d’un des membres dans la réalisation d’un projet qui peut par exemple, revêtir la forme d’une promotion tendant en la dignité de sa personne. [ 67.]

A travers ces marqueurs fondamentaux institutionnalisés, le muntuïste, l’humaniste Théodulos NKOUKOU KUE, observe que, les Koongo entreprenants pouvaient se constituer un patrimoine inaliénable et indestructible, du fait de la générosité : ils enrichissaient les autres tout en s’enrichissant eux-mêmes. La mutualisation des moyens de production inhérents à la toute puissance du capital solide et inaliénable qui pouvait, ajoute-t-il, se transmettre au fil des générations, telle que l’acquisition des terres, la fondation et le renforcement des alliances dans la survivance du temps.

Dans ce septième essai, Theodulos NKOUKOU KUE, nous invite, une fois de plus, dans les coulisses du marché ancien du Mont Kaba de Mbaanza Koongo où Nkaadi, entendu comme commerce et non comme mercantile consistait en une primauté de la relation humaine par-dessus la logique du marché (zaandu). Nkaadi revêtait autrefois l’obligation d’un retour quasi naturel à l’endroit de celui qui assurait au demandeur.

Une étude fort intéressante et appétissante du philosophe-moralisateur Théodulos NKOUKOU KUE qui, au-delà de l’hommage rendu au vénéré Pasteur Emile Cardinal BIAYENDA, à l’occasion du quarantième anniversaire de son assassinat, constitue aussi une sorte de clin d’oeil sur le vécu du Muuntu des temps modernes dont les choix existentiels ne sont toujours pas commodes.

TAATA N’DWENGA

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