Makandal dans mon sang1 d’Alfoncine Nyélénga Bouya, un recueil de nouvelles socio-philosophiques

ECRIVAINES CONGOLAISES.

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Alfoncine Nyélénga Bouya et son livre Makandal dans mon sang.

Quatorze nouvelles qui tirent l’essentiel de leurs aventures dans quelques souvenirs du natal de l’auteure et qui s’apparentent à certains moments aux contes koyo de son terroir. Se greffent à ces souvenirs des récits autobiographiques qui pourraient rappeler ses séjours en Haïti. Car ces textes nous présentent des narratrices qui rapportent leur propre vécu quotidien.

Dans ces micro-récits qui constituent Makandal dans mon sang, se découvrent particulièrement le Congo natal de l’auteure (plus précisément son terroir koyo du département de la grande Cuvette congolaise) et quelques réalités sociales d’Haïti où l’écrivaine a passé une grande partie de sa vie. Et ces textes poussent le lecteur à réfléchir sur plusieurs thématiques dont les plus explicites apparaissent plus philosophiques que sociaux. On  voit comment l’homme et la femme se trouvent confrontés à des réalités sociales qui influencent leur vécu quotidien et qui les poussent à cogiter sur leur destin. Certains personnages de Makandal dans mon sang s’avèrent atypiques quand ils sortent de l’ordinaire diégétique en épousant le fantastique comme dans « Les Yeux du cœur » où se développe un dialogue surréaliste. Dans ce texte, le cœur qui se « détache » de l’héroïne apparait comme un autre personnage. Plongée dans ces quatorze textes qui promènent le lecteur tantôt au Congo, tantôt en Haïti.

Le terroir natal

Déjà dans le premier texte « Madanm, on a coupé ! » qui présente l’héroïne avec son domestique, se dégage le souvenir paternel qui rappelle à cette dernière une coupure d’électricité quand elle était encore enfant au pays. Une coupure de courant qui avait mis son père dans tous ses états. Mais cet homme qui a bravé l’administration coloniale, va tripatouiller le transformateur et rétablir l’électricité, à la grande stupéfaction de la famille et d’un de ses voisins : « Il arriva à portée du transformateur (…) puis d’un geste sec, il tira sur une manette qui émit un bruit. La lumière revint » (p.16). Si le Congo constitue l’univers événementiel dans « Le chemin de détour » à travers le personnage de Ngatsélé qui revient dans les souvenirs de l’auteure avec le personnage-narratrice en séjour à Pilate, c’est surtout au niveau des textes qui s’apparent au conte que se manifeste grandement l’image du terroir natal.  Les récits tels « Engondo et l’appel du fleuve » et « Mousse de pierre », épousent le style du conte par le merveilleux et le fantastique qu’ils développent. Dans ces textes, sont mises en exergue la culture et la tradition koyo du Congo septentrional. Engondo, mère des triplées de père inconnu est accusée de sorcellerie par les autres femmes du village. Aussi, dans ce texte, se manifeste le côté conte quand, à la fin du récit, l’héroïne déclare qu’elle a entendu l’appel de l’esprit des eaux pour rejoindre le père de ses enfants : « Aujourd’hui, je quitte ce village avec mes filles, je vais rejoindre mon époux ! (…). Mon époux le fleuve » (p.63). Et c’est dans le même style que Nyélénga Bouya construit « Mousse de pierre » qui nous présente Okwélé, déjà mère de trois enfants, qui donne naissance à une quatrième fille qui surprend la famille. Cette nouvelle enfant  recouverte de mousse inquiète son père qui refuse de l’accepter : « Une fille même recouverte de mousse soyeuse je n’en veux pas ! (…) hurla-t-il les yeux exorbités » (p.174). Mais les conseils de l’accoucheuse Omenga vont pousser les parents à échanger de décision car pour cette dernière, ce bébé serait une chance pour la communauté. Dans ce texte, le lecteur se trouve confronté à l’occurrence de la matière pierre qui accompagne les deux principaux personnages : l’enfant est « née dans une case en pierres, sur un lit de pierres » (p.169). Dans l’exercice de son métier, la matrone travaille avec de la pierre : « De ses mains expertes de manipulatrice de pierres, la matrone se mit à masser (…) le ventre de la parturiente » (p.169). Pendant l’accouchement, la matrone « a installé la parturiente, les deux jambes écartées, les pieds posés chacun sur une grosse pierre » (p.169). L’enfant qui naît n’est autre qu’une pierre comme on peut le constater dans cet échange entre l’accoucheuse et l’accouchée : «Le voici ton bébé ! triompha l’accoucheuse / Encore une pierre ? gémit l’accouchée » (p.172). La pierre aurait-elle une présence mystique et mythique dans la cosmogonie koyo ? Cela est à voir du côté d’Owando, d’Ombélé et d’Ikonongo, trois importantes contrées koyo de la Cuvette. A travers ces deux contes, l’image du terroir est surtout marquée par l’aquatique de la région symbolisée par la présence du fleuve ainsi que les noms de certains personnages qui appartiennent aux peuples de la contrée tels Oménga, Okwélé, Otanga, Ongagna. Aussi la dernière nouvelle « L’Ékôbà et le fruit de la liberté » nous donne un bel exemple de  ces patronymes qui définissent la réalité koyo : « L’Ékôbà saisit la main d’Otanga (…) ferma la porte laissant Ongagna debout à l’extérieur » (p.229).

Haïti ou le prolongement du moi de l’auteure

Haïti, c’est le pays de Jacques Roumain où Nyélénga Bouya a retrouvé une partie de ses racines pendant sa vie professionnelle.  Aussi, se définit une sorte d’autobiographie de sa part dans les textes qui mettent en exergue Haïti et où le je-auteure se confond au je-narratrice comme dans certaines nouvelles telles « Ceux de Lot Bò Dlo » et surtout « Makandal dans mon sang ». Haïti se retrouve dans le cœur de l’héroïne de « Ceux de Lot Bò Dlo » qui, au cours du voyage par avion, remarque une Haïtienne bizarrement  vêtue en provenance de Paris ; une femme qui se croit plus occidentale qu’haïtienne : « Le contraste entre sa chevelure de feu et les stries jaunâtres de se épaules décapées par des produits éclaircissants achève de me renverser » (p.35). Contrairement à cette femme qui tente de renier son africanité, il y a dans « Danse avec le tambour » une image typiquement africaine où le tam-tam et la danse font partie intégrante de la tradition ancestrale que l’on découvre à travers la danse qui unit l’héroïne et Kiba le batteur de tambour. Dans le texte éponyme « Makandal dans mon sang », la confrontation entre l’héroïne et son chef de service Vitraye met, une fois de plus,  le lecteur devant une personne qui manifeste le sentiment d’appartenir à Haïti : « Cette île est mienne (…). Je ne suis pas une étrangère sur cette terre de Dessalines (…). Je suis l’arrière-arrière petite fille de Makandal, Makanda, Mukanda, Okanda ! » (p.146). Aussi l’univers haïtien nous présente, dans cette nouvelle, l’héroïne qui révèle son allégeance au vaudou dont les sources seraient africaines. Et cela nous est rapporté dans sa confrontation avec la « Grande » Vitraye : « (…) A cause de tes vodous ? Je sais que tu es dedans, dans le vodou ! / Tu devrais savoir que c’est la religion de mes Ancêtres ! » (p.144).  Cette pratique religieuse est aussi manifeste dans « Moi l’homme qui fuyait mon ombre » où le héros déclare aussi que « le vodou, [c’est] la religion de ses ancêtres et ses fidèles » (p.92). Le vaudou, une réalité culturelle et cultuelle que l’on ne peut pas négliger lorsque l’on réalise un travail sociohistorique sur Haïti. Du vocabulaire, l’auteure nous donne des précisions à propos de quelques mots et expressions français, ayant épousé la réalité haïtienne, comme «  rester sur place, s’asseoir » pour « se poser » (p.86), « auto-stop transport gratuit » pour « roue libre » (p.113), « véhicule » pour « machine » (p.116), « marmite, casserole » pour « chaudière » (p.157), « embouteillage » pour « blocus » (p.192) … 

Des textes philosophiques dans Makandal dans mon sang

Si la plupart des textes de ce recueil présentent des personnages que l’on peut suivre dans leurs activités quotidiennes, il y a d’autres qui poussent à la réflexion philosophique, compte tenu de la « situation d’interrogation » dans laquelle se retrouvent les héros et héroïnes. Le troisième texte du recueil pose le problème de l’argent que l’on peut se procurer par tous les moyens ; et  comme il fait bon ménage avec l’amour, l’homme qui en possède est souvent maître du destin de la femme qui s’accroche à lui. Et c’est ce qui arrive à l’héroïne de « Il n’y a pas d’argent sale » : « Dans leur vie commune, elle était prise dans le filet d’un amour aveugle (…) où elle ne parvenait plus à distinguer le vrai du faux » (p.51). Dans une mise en abyme définie par le miroir, on voit comment une femme qui suit un traitement et consciente de sa maladie, philosophe sur son physique. Elle lutte contre son propre image qui lui renvoie sa beauté qui tombe en décrépitude : « La ride ! Tu es une ride (…) Une lutte sans merci s’engage entre cette image dans le miroir et moi » (pp.69-70). L’image du fou qui est souvent développée dans la littérature congolaise (avec Sylvain Bemba, Tati Loutard, Sony Labou Tansi…) n’a pas échappé à Nyélénga Bouya qui, dans « Le pousseur, le fou et les riches », nous pousse à réfléchir sur ce personnage. Scènes cocasses, scènes de vie courante accompagnent le personnage du fou qui, à un certain moment devient lucide devant le danger. C’est lui qui sauve Nòkò Guy des menaces de la Police. Dans « Pikidégwiy (Piqûre d’aiguille) », est notée une réalité de l’attitude de la femme quand elle se décide de s’imposer devant l’homme. Sirénet quitte son homme sans autre forme de procès alors que dans la vie sentimentale de ce dernier, c’est lui qui se débarrassait des femmes.  Toujours à propos des textes philosophiques, il y a, dans « Les yeux du cœur », le dialogue surréaliste entre l’héroïne et son cœur qui nous laisse à croire que « le cœur a ses raisons que la raison ne connait pas ». La vie de Zolaaj parait étrange : une femme qu’il a aimée et une autre qu’il aime « se comprennent ». Et tout va se détériorer pour l’homme quand l’héroïne va le surprendre dans l’hôtel ; elle découvre ipso facto l’homosexualité de ce dernier, situation qui la bouleverse : « Je laissai enfin libre cours à mes larmes. Des larmes de rage, de déception, de frustration. Des larmes de désespoir » (p.192).

Une présence remarquable de la femme dans Makandal dans mon sang

Presque dans toutes les nouvelles, les femmes sont au cœur des événements rapportés tandis que les hommes apparaissent comme des simples figurants. A l’activité des femmes s’oppose la passivité des hommes. Qu’ils soient présentés de l’intérieur (narration à la première personne « je ») ou de l’extérieur (narration à la troisième personne « il »), les personnages principaux de Makandal dans mon sang, autour desquels se tissent les aventures rapportés, sont en majorité des femmes.

Makandal mon sang, une richesse thématique que l’on ne peut totalement exploiter et qui prouve que l’auteure2 est plus qu’une écrivaine. Des textes qui créent un pont entre le réalisme de son passé au Congo et l’exil au pays du roi Christophe à elle imposé par l’exercice de ses fonctions internationales. Des textes qui nous poussent à nous demander parfois pourquoi, pour nous autres écrivains, la plume est notre ami inséparable. La réponse pourrait venir de Marie Léontine Tshibinda par ces beaux vers du poète Jean Blaise Bilombo-Samba qu’elle cite dans la clausule de sa préface de ce recueil de nouvelles : « Si nous écrivons, c’est pour démolir les républiques aveugles mangeuses d’âmes, pour creuser les hanches du temps et libérer les preuves de la beauté ». Et l’écriture d’Alfoncine Nyélénga épouse quelques réalités de ces vers de son compatriote poète.

Notes

 1 Alfoncine Nyélénga Bouya, Makandal dans mon sang, La Doxa Editions, 2016

2 Alfoncine Nyélénga est née à Brazzaville où elle fréquente le lycée Savorgnan de Brazza avec des écrivains de sa promotion tels Jean Blaise Bilombo-Samba, Matondo Kubu Turé, Noël Kodia-Ramata et un autre grand amateur de littérature Emile Tambaud. Actuellement elle est retraitée des Nations Unies après avoir exercé à l’UNESCO et au PAM. Elle a passé une grande partie de sa vie à l’étranger, particulièrement en Haïti.

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