LIVRE. Le Clochard de Charles N’Kouanga : Paris et Brazzaville intramuros

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Le Clochard de Charles N’Kouanga

Le Clochard1 est un modeste et intéressant ouvrage de 77 pages composé de deux nouvelles qui mettent en relief les aventures d’un étudiant en France et d’une situation rocambolesque de trois enfants de troupe dans quelques quartiers de Brazzaville, deux récits suivis d’un chant poétique strictement « militaire ».

De Paris…

Avec le récit éponyme, l’auteur nous décrit le séjour d’un jeune étudiant congolais en France et plus précisément sa visite de Paris intramuros. Une espèce de comédie sur fond de quiproquo fondé sur une marque de chaussures que voudrait acheter le jeune homme dans une boutique parisienne. Chez lui au Congo, on désigne par « clochards », une espèce de chaussures tandis que dans la société française, ce mot garde sa signification sémantique première, celle de désigner une personne indigente sans domicile fixe, vivant dans les rues des villes. Aussi découvre-ton l’étudiant Balossa à la recherche d’une paire de chaussures, nommés « clochards » dans son pays alors que son vendeur fait allusion à la véritable personne sans domicile fixe de chez lui : « Avez-vous des clochards [chaussures] par ici ? –  Ah Monsieur (…) Ils [les personnes sans domicile fixe] sont souvent devant ma boutique » (p.32). Et pendant un certain temps, va s’établir entre le jeune Balossa et le vendeur un dialogue de sourds jusqu’au moment où Miadikama, un ami de Balossa, sera plus explicite dans la description de la marchandise. Et le vendeur de comprendre ce que voulaient lui signifier les deux Congolais : « Ha ! Si je comprends bien, vous parlez de chausses, interrogea-t-il en désignant (…) les deux Africains » (p.35). Aussitôt le marché conclu, et devant cette histoire rocambolesque qui semblait incongrue et incompréhensible car théâtralement marquée par un quiproquo, Miadikama ne peut s’empêcher de s’en prendre à la déformation sémantique de certaines réalités linguistiques de la langue française au Congo : « Ha ! Ces congolismes, ils nous jouent de ces tours ». (p.36).

 … à Brazzaville

Dans  le récit qui fait allusion à son pays natal, l’auteur s’inspire d’un phénomène socio-fantastique de son enfance de ses souvenirs d’enfant de troupe de Brazzaville. Et au centre de ceux-ci, il y a l’histoire d’un certain  Trangouma, personnage étrange qui terrorise les quartiers de Brazzaville jouxtant l’école militaire de cette ville : « La  mine patibulaire, les lèvres noircies, (…) par la fumée des cigarettes, il portait une balafre indélébile, une blessure certainement mal cicatrisée… » (p.67). Les enfants de troupe dont certains comme Charles Giruce, Paul Keita et Anatole Tobaly seront au centre de l’histoire du fameux Trangouma jusqu’à la démystification de son banditisme. Pendant un bon moment, il crée la terreur dans le milieu des enfants de troupe aux abords de l’école militaire et dans les quartiers de Moungali où ils sont régulièrement attirés par les séances du cinéma ABC.  Et quelle ne sera pas la joie de ces enfants de troupe quand Trangouma, démasqué et humilié, va s’évaporer dans la nature.

Ancien enfant de troupe : Un fusil dans la main, un poème dans la poche

A l’instar de ses doyens tels Tchichelle Tchivela, Maxime Ndébeka, Emmanuel Eta Onka, l’officier Charles N’Kouanga2 n’a pas hésité de s’adonner à la création littéraire. « Ancien enfant de troupe », un poème de dix-neuf strophes qui s’équilibrent avec six vers chacun. Un poème où se dégage la lumière d’une vie d’ancien enfant de troupe avec ses hauts et ses bats : « Toujours joyeux et fiers / Aujourd’hui comme hier / Les AET, tous gars de Leclerc / Voient passer comme l’éclair / Toute une vie faite d’espérance / Malgré maintes corvées et souffrances » (p.73). Une poésie simple, sans détours et qui se révèle plus didactique que lyrique. Un poème à lire et à relire pour découvrir le sens qu’un soldat donne à la vie dans cette société où tout est aléatoire et, hélas, tribalisé  : « Que tu es tchek pour cette contrée à toi / Et d’aucuns plutôt tékés ou norvégiens / Tous t’acceptent sans quérir d’où tu viens » (p.74).

Avec Le Clochard où le référentiel prend le dessus sur la fiction dans les deux textes narratifs, l’Officier Charles N’Kouanga confirme l’apport des hommes en treillis dans la littérature congolaise. Aussi le chemin déjà tracé il y a plusieurs décennies par leur doyen, le colonel-médecin Tchichelle Tchivela, est merveilleusement suivi par la nouvelle génération des soldats qui se présentent devant nous, avec un fusil dans la main et un poème dans la poche. De nos jours, l’Officier de Police Charles N’Kouanga, les  Généraux Benoît Moundele Ngollo et Claude Emmanuel Eta Onka, le Chancelier Lieutenant Colonel Serge Eugène Ghoma Boubanga, le Capitaine, Jessy E. Loemba, des figures parmi tant d’autres pour un mariage réussi entre l’arme et la plume.

Noël Kodia-Ramata

Notes
1 Charles N’Kouanga Le Clochard, éd. Edilivre, Paris, 2014, 77p. 11€

2 Ancien enfant de troupe né le 8 septembre 1963, Charles N’Kouangou est un officier supérieur dans la Police congolaise (République du Congo). Auteur de plusieurs manuscrits intégrant divers genres littéraires, il a déjà publié Le Clochard (nouvelles), et Valse sur destins brisés (roman). Nanouche ou l’enfance végétative est son troisième ouvrage publié aux Éditions Edilivre ; sa  nouvelle publication, L’intruse du Khalifat, a été récemment publiée  aux éditions La DOXA à Paris.

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