Littérature : Comment sortir l’Afrique de la boue ?

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La boue de Saint-Pierre de Ralphanie Mwana Kongo

L’une des problématiques qui se posent aux populations africaines est celle de la fin d’une dictature. Un dictateur au pouvoir depuis 30 ans peut-il pacifiquement quitter le pouvoir ? C’est l’un des problèmes auxquels sont confrontés de nombreux africains qui vivent sous la « foutocratie » alors qu’ils désirent la démocratie et l’amélioration de leurs conditions de vie.

Tout le monde sait que quelque chose se trame à Tanu sans trop en savoir
Pourtant, dans ce pays muselé avec un Saint-Pierre à la population qui languit, quelque chose se trame dans l’ombre autour d’un politicien qui garde l’anonymat, se faisant appeler « L’homme. ». Saint-Pierre abritait une poignée d’ouvriers et une horde de chômeurs. Ça s’entassait là depuis des décennies, ça fourmillait dans des logements vétustes rongés par les blattes et l’humidité, dans une précarité parfois innommable, au milieu d’une marmaille de mômes mal mouchés à l’avenir déjà bien hypothéqué, peut-on lire en page 19.
Abandonnés par les pouvoirs publics, les habitants se considèrent comme étant : Les oubliés d’un gouvernement qui achetait plus d’armes qu’il ne créait d’emplois. Des tanks, des obus, des mitraillettes…Pour quoi faire déjà ? Oui, pour quoi faire ? Qu’avait-on à craindre à Tanu pour emmagasiner comme ça, des armes lourdes aux quatre coins du pays, quand eux misérables citoyens, crevaient de faim ? (page 38)
En attendant des lendemains meilleurs, Saint-Pierre encore appelé Tchibodo entretient, dans un « chacun pour soi, Dieu pour tous,» son lot de misère et de problèmes qui en découlent : L’incivisme, le chômage, les violences conjugales, la dépravation des mœurs, l’inceste, le refus de paternité, l’avortement, l’insalubrité…Certes, c’est dans cette réalité chaotique que quelques uns, à force de persévérer, réussissent socialement.Les exceptions qui font la fierté de Saint-Pierre
A l’instar de Maurice, ce fort en gueule qui, à la mort de son frère aîné, n’hésita pas à exproprier la veuve et les orphelins. Il monta la plus grande buvette de Saint-Pierre, « Le coin des sages. » Barthelemy Tengo deviendra cadre éminent au ministère de la Justice avec voiture de fonction et chauffeur. Il viendra demander pardon à Pierrette son ancienne copine et tiendra à la reconquérir et à reconnaître son fils Zoizo qu’il n’avait pas voulu reconnaître à sa naissance. Quant à Pélagie, victime de l’inceste de son défunt père, elle s’émancipe de « Mâ Monique, » sa mère, en trouvant une maison à louer avec ses deux enfants et devient une femme d’affaires. (chapitre 10). Son grand frère Gaspard Tala, lui, est le patron d’un atelier de couture et de plusieurs magasins. Il devient par ailleurs l’ami du futur préfet, Ferdinand Moto, un politicien. Celui-ci lui ouvre les portes inaccessibles des sphères du pouvoir.Les parties de jambes en l’air
Les milieux de pouvoir étant parsemés de « parties de jambes en l’air, » Ferdinand Moto devient l’amant de la femme de Gaspard, Louisa Tala. Une très belle femme métisse aguicheuse et intrigante qui transporte en elle l’absence d’un père et les blessures de la vie. Auparavant, elle feignit de repousser ses avances. Une résistance qui amplifia « son désir de la posséder…Louisa conquise, se laissa faire…L’amour, Louisa l’avait toujours voulu fort, captivant, enivrant. Et ce sentiment, elle l’éprouvait pour la première fois de sa vie. Elle l’éprouvait pour Ferdinand. »
Elle achète le silence de son domestique, Firmin, qui est au fait de ses infidélités : « Je serai muet comme un cimetière, » promet l’employé à sa patronne (page 58). A son tour, Ferdinand dépose Gaspard qui n’avait jamais trompé sa femme, dans les jambes de Bibiche, une fille de joie très avenante. Bibiche était l’amie de la énième maîtresse de Ferdinand. Ce bel homme aux multiples conquêtes féminines et qui passe même du bon temps avec la première dame de Tanu, Constantine Bukuta (page 82).
Et la romancière Ralphanie Mwana Kongo de nous rappeler quelque part que ces plaisirs de la chair sont toujours éphémères, à travers cet excellent ouvrage très agréable à lire de 14 chapitres, en y mettant une bonne dose de trahison. Ainsi, le pacte entre Louisa Tala et son domestique est rompu en des termes grivois : « Une traînée comme ça, qui ne sait rien faire, qui passe ses journées à dormir et à lire des romans photos. Elle est incapable de changer la couche de son enfant ; et elle ose recevoir des hommes dans son salon, quand son mari n’est pas là. Toi, tu me traites de salopard, mais c’est toi la vraie salope ici…Je vais aller raconter que madame est une chienne, une chienne ! » (chapitre 11)

Ecce homo
Cet ouvrage est indéniablement un miroir des réalités sociopolitiques que l’on trouvent dans certains pays africains. Et, c’est avec beaucoup d’intelligence que l’auteur met également en lumière le malaise causé par les enfants malades dans les milieux nantis, comme les enfants trisomiques du couple Tala. Louisa « ne voulait pas qu’on les voie. Ils étaient la tache qu’il fallait à tout prix dissimuler, sa honte et son désespoir. »
Enfin, Gaspard comprit que Ferdinand, le futur préfet, l’avait doublement roulé dans la farine (page 144-145). La femme et les deux enfants de ce dernier arrivèrent de Paris après que, lui, qui se cachait en réalité derrière l’appellation de « L’homme,» eut trouvé la solution qui mit fin aux 30 années de règne dictatorial du président Théodore Bukuta à Tanu.

« La boue de Saint-Pierre » de Ralphanie Mwana Kongo, roman, éditions l’Harmattan, 153 pages, 16,50 euros.

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