LITTERATURE ET ORALITÉ : Les Contes très Africains1 de Jorus Mabiala

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Jorus Mabiala, Les Contes très Africains, éd. Acoria, 2016

Les contes très Africains est une compilation de textes de l’auteur : textes actuels auxquels ce dernier a ajouté six récits tirés de l’ouvrage Les contes d’Oran qu’il avait publié en 2012 aux éditions Le Petit Lecteur. Au total dix sept textes dans cet ouvrage, des textes qui épousent une même thématique, celle du bestiaire avec la présence obsédante des animaux mythiques tels le lion, l’éléphant qui semblent se partager le leadership de la forêt et de la savane.

Dans ces textes, le lecteur se trouve régulièrement confronté surtout au lion, à l’éléphant et au lièvre qui parviennent souvent à mettre en exergue certains défauts et qualités de la société des hommes. Et le conte apparait comme une possibilité de conscientiser et moraliser cette société. Cet ouvrage nous présente une série de récits que l’on peut lire, tantôt comme des fables, tantôt comme des contes quand ils s’étirent en longueur avec plus de quatre pages.

De la fable au conte

Fondé sur l’univers des animaux, à l’instar des fables de la Fontaine, quelques textes de cet ouvrage se veulent pédagogiques. L’incompréhension dans « Dialogue des sourds » est à l’origine de la mort par noyade de la tortue et du scorpion, l’un voulant aider l’autre à la traversée d’une rivière. Dans « Parlons des hommes », un lion veut s’en prendre au singe qui l’a pourtant sauvé du piège des hommes. Rusé comme le lièvre, ce dernier arrive à remettre le lion dans son trou où il sera surpris et tué par les hommes. Aussi dans ces fables et contes, l’éléphant et le lion apparaissent comme les maîtres de l’univers animal. Se remarque dans cette société des animaux le lièvre, un sujet caractérisé par sa ruse qui le protège de certains dangers.  Pour éviter qu’il ne soit la proie du lion qu’il a pourtant aidé dans sa quête du manger dans « J’ai faim », il se confie à l’éléphant, un autre grand de la forêt. Ce dernier, à qui il dévoile les risques qui guettent ses concitoyens, est obligé de s’en prendre au lion. Ces deux rois de la forêt et de la savane apparaissent dans plusieurs textes comme « Chez les bêtes », « Eléphant le roi des animaux », « L’éléphant qui voulait maigrir », « Parlons du grand lion », « Le lion, le roi de la forêt », « La peur dans la forêt et la savane », « La rumeur dans les oreilles de l’éléphant ». Dans ces textes, le lion et l’éléphant imposent leur pouvoir aux autres animaux devant lesquels ils se disputent la royauté. On voit par exemple dans « Chez les bêtes », comment les puces et les autres animaux en fête choisissent l’éléphant comme futur roi de la forêt du Bassin du Kongo : « Alors les animaux se regardèrent et lui dirent [à l’éléphant] tous en chœur : Ami, les puces ont choisi vos oreilles ? Vous serez notre futur roi ! » (p.17). Le monde des animaux intègre parfois celui des hommes ; aussi remarque-t-on que certains textes de Jorus Mabiala s’éloignent petit à petit de la fable pour épouser le merveilleux du conte. Des textes comme « Toungou le petit mystique » et « Sila » se lisent comme de véritables contes où le merveilleux crée un pont entre l’univers des hommes et celui des animaux. Dans ces deux contes, les héros ont presque le même destin. Toungou, trop sollicité par son père, veut quitter le village. Il se retrouve mystiquement dans une arachide qui est avalé par un coq mangé par la suite par une civette qui finit dans le ventre d’un boa. Du côté de la jeune Sila qui se retrouve par nécessité au bord de la rivière, est avalée par le crocodile de la contée aquatique. Et les deux héros retrouvent la vie quand les ventres des deux animaux sont ouverts par les villageois à leur recherche. A travers ces contes, se dégagent en arrière plan des leçons de morale qui devraient interpeler la jeunesse qui se retrouve aussi dans « La guerre des Générations », un texte qui exhume le conflit entre vieux et jeunes, plus précisément entre parents et enfants.

Conte et actualité dans Les Contes Très Africains : une spécificité de l’auteur

Le conte qui, pourtant tire ses événements diégétiques dans le passé souvent lointain, se voit chez Mabiala être rattrapé par l’actualité. A un certain moment, le conteur se détache du passé des événements rapportés pour se montrer au présent. Et ce présent est tiré de son terroir de Yamba du Sud Congo : « Quand le Roi Lion fut frappé par la famine, comme un Minkengué de Yamba, il partit à la recherche de la nourriture » (p.80). Ce présent revient dans plusieurs textes où il rappelle des « acteurs » congolais de triste mémoire : « Vous n’êtes pas des Ninjas, ni des Cobras, ni des Mambas ! Vous êtes une véritable armée du peuple » (p.70). Cette réalité est révélé plus tôt dans « Le léopard » quand l’auteur écrit : « Léopard, content d’avoir réussi son coup comme un vrai Congolais (…) fit ainsi assassiner un singe, des mambas guerriers, des cobras, des corbeaux Ninjas, des requins… » (p.50).  Dans ces contes, il se dégage parfois des messages politiques pour conscientiser et moraliser les Congolais. On peut le remarquer quand l’auteur qui, tout au long de ses discours, se prend ironiquement pour un descendant des Gaulois déclare : « Tu peux venir avec tes amis chinois pour prendre tout le bois que vous voulez, parce que j’ai tout en quantité industrielle » (p.32). Et ces situations qui font allusion au Congo reviennent souvent dans plusieurs textes.

Un style simplifié pour une littérature de jeunesse

On rencontre souvent dans Les Contes très Africains des récits répétitifs qui rappellent le chant qui accompagne le conteur comme dans « J’ai faim » (pp.21-22-23), « Sila » (pp.60-61 et 68-69). Tout au long du récit, le conteur ne cesse d’interpeler le lecteur (le public) comme pour signifier à ce dernier sa présence comme on le fait souvent avec les enfants : « Mais n’oubliez pas ce que je vous ai dit au départ de cette histoire » (p.56).

Avec un langage simple, plus près du vocabulaire des enfants : « On le prenait pour un fou ou pour quelqu’un qui avait cassé un boulon » (p.68), « Sila a fait caca et pipi dans le ventre du pauvre animal » (p.73), et le nombre obsédant d’illustrations qui accompagnent les textes, Les Contes très Africains de Jorus Mabiala se veulent plus proches de l’univers des enfants pour les conscientiser et moraliser, à l’instar des fables de la Fontaine et des Conte de la brousse et de la forêt d’André Davesne.

1 Jorus Mabiala, Les Contes très Africains, éd. Acoria, 2016.

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