LITTERATURE. Juin 1995 – Juin 2020 : 25è Anniversaire de la mort d’un illustre écrivain

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L'écrivain et critique littéraire Noël Kodia Ramata (à droite)

Vingt cinq ans après, relire l’œuvre romanesque de Sony Labou Tansi

L’écriture dans les romans de Sony Labou Tansi (1)

Nous ne parlerons pas de l’homme pour éviter les redites et tautologies révélées par les biographes et les historiens de la littérature africaine. .L’écriture de Sony Labou Tansi avec certains problèmes  qu’elle pose au niveau de sa scriptualité, voilà le sujet de notre réflexion car l’auteur est l’un des écrivains africains  qui a eu l’audace de bouleverser la forme traditionnelle du roman (négro) africain dont la fiction est souvent proche du quotidien de l’auteur.

  1. Place du roman laboutansien dans la littérature narrative congolaise

De 1954 à 1979, plusieurs romanciers se remarquent. Si Jean Malonga a le privilège d’être le pionnier, des noms célèbres tels Guy Menga, Jean Pierre Makouta Mboukou, Henri Lopes, Sylvain Bemba, Emmanuel Dongala et autres vont se remarquer par la suite. À partir de 1979, le roman congolais subit une métamorphose au niveau de sa forme avec La Vie et demie de Sony Labou Tansi, publié en 1979, suivi de cinq autres romans : L’Etat honteux (1981), L’Anté peuple (1983), Les Sept solitudes de Lorsa Lopez (1985), Les Yeux du volcan (1988), et Les Commencement des douleurs publié à titre posthume en 1995.

Habitué à lire des textes dont le récit respecte le schéma classique du roman traditionnel jusque là respecté par la majorité des romanciers congolais, les lecteurs sont stupéfaits par l’écriture de Sony Labou Tansi. Les romans de ce dernier proposent des histoires discontinues et parfois non élucidées qui, sans cesse, brouillent la chronologie des événements racontés.

2. Du fond et de la forme chez Sony Labou Tansi

Si la plupart des romans congolais reflètent certains évènements vécus par leurs auteurs et parfois l’histoire contemporaine de l’Afrique, les romans de Sony Labou Tansi – excepté L’Anté peuple et Les Yeux du volcan où nous avons quelques reflets du Zaïre et du Congo- nous emmènent dans un ailleurs fantastique ave des personnages hors du commun. Chez Sony Labou Tansi, la diégèse est définie par l’image de la politique africaine avec son quotidien la mort qui, à un certain moment, devient le thème central de l’oeuvre. De La Vie et demie au Commencement des douleurs, la mort est partout omniprésente.

En dehors de L’Anté peuple qui épouse un réalisme quotidien qui facilite la lecture référentielle de celui-ci, les autres sont marqués par le fantastique et la discontinuité des histoires racontées.

La Vie et demie décrit un personnage burlesque qui refuse de mourir malgré le ventre que lui a ouvert  le Guide providentiel : « Le Guide providentiel lui ouvre le ventre du plexus à l’aine comme on ouvre une chemise à fermeture éclair, les tripes pendaient, saignés à blanc (…) Le Guide providentiel  en fonça le couteau de table dans l’un puis dans l’autre œil, il en sortit une gelée noirâtre qui coula sur ses joues. Maintenant qu’est ce que tu attends ? tonna le Guide providentiel exaspéré.

-Je ne veux pas mourir cette mort, dit la loque-père toujours debout comme un « i » (pp. 12-13).

Dans Les Sept solitudes de Lorsa Lopes, le fantastique se définit par le cadavre de Carlanzo Manua qui parle annonçant la mort de Estina Bronzario : « Nous sommes restés des heures écouter le cadavre de Carlanzo Manua (…).

-Qui veulent-ils tuer après ? murmura de nouveau le maire.

-Estina Bronzario, dit la voix de Carlanzo Manua du fond de la malle » (p.139140).

C’est dans Les Yeux du volcan que le surnaturel atteint son paroxysme quand l’auteur décrit la naissance de Benoît Goldman : « Alvano mourut quelque temps avant la naissance du petit. À cause des autorisations que le maire ne pouvait signer sans l’acte de naissance de la défunte, la veillée dura quatre jours. L’enfant bousculait le entre de la morte. Prise de pitié la vieille Banata chercha un couteau de cuisine et exécuta une césarienne de fortune (…). La morte avait la peau dure et le couteau coupait à peine. Mais la vieille avait décidé. Elle ouvrit le ventre » (p.84)

Comme on peut le remarquer, la majorité des romans de Sony Labou Tansi est un mélange de réel et de fantastique. Ils sont loin des textes réalistes comme La Palabre stérile de Guy Menga, Les Initiés de Jean Pierre Makouta Mboukou, La Nouvelle romance d’Henri Lopes qui sont le reflet du quotidien. Dans l’Etat honteux, par exemple,  le texte s’affole pour raconter l’inadmissible : « Il  courut voir maman ma mère. Il voit là bien posé sur la photo de cette fille, elle-même posée au beau milieu du lit, ce caca saignant plein de tiges de fruits sauvages mal mâchés, il voit ce caca odieux, plein de cacahuètes et de piment » (pp.57-58).

La majorité des romans de Sony Labou Tansi met en cause le texte narratif traditionnel. Pour être compris, ils doivent être lus comme un tout cohérent, en mettant au premier plan la matérialité de l’écriture. Le récit de Sony Labou Tansi marque sa spécificité à travers trois points fondamentaux : les personnages, la phrase en tant qu’élément « apte à respecter pour le lecteur l’énoncé complet d’idée conçue par un sujet parlant » et la répétition.

3. Les personnages

Dans le roman congolais, les personnages portent en général des noms qui rappellent la réalité du pays. Kinalonga et le personnage central des Exilés de la forêt vierge de Jean Pierre Makouta Mboukou, nous avons Gatsé dans Sans tam-tam de Henri Lopes ; le vieux Sita avec ses amis Mbemba et Nganga dans Les Corbeaux de Dominique M’Fouilou et Gnanvoua dans La Femme d’espoir d’Antoine Letembet Ambily.

Chez Sony Labou Tansi, en dehors de L’Anté-peuple et des Yeux du volcan où évoluent quelques Congolais comme Henri et Sylvain dans le premier et Alphonse Tchicaya dans le second, nous avons des noms qui font penser à d’autres continents. La Vie et demie présente Chaidana Amédiando, Kassar Pueblo ; nous avons Argandov Paolo de Kassandor, Benoît Gldman, Alléando Colero dans Les Yeux du volcan. Quant au Commencement des douleurs, il nous fait découvrir  une certaine Ciao Zepping. Parfois Sony Labou Tansi crée ses personnages à partir des patronymes de ses amis de plume ; quelques exemples précis : Henri Lopes et Sylvain Bemba se reflètent à travers les personnages de Henri et Sylvain dans L’Anté-peuple. Maria Léontina Chi et Nicolas Laroux dans L’Etat honteux nous rappellent ses amis du Rocado Zulu, Marie Léontine Tchibinda et Nicolas Bissi. Dans son dernier roman, nous avons Alphonso Zanga Konga et Michel Dévésa qui seraient autre que ses amis Alphonse Nzanga Konga et Michel Dévésa qui fut, à un certain moment, chargé de cours de littérature congolaise à l’Université de Paris VII.

Les personnages de Sony Labou Tansi se caractérisent aussi par le burlesque, la monstruosité et l’abus du pouvoir. Dans tous ses romans, les personnages sont hantés par le crime et le sang y est partout. Dans La Vie et demie, le Guide providentiel est un monstre et se définit  par le crime et le sang ;  il tue Martial, « plante le couteau » dans la gorge de son enfant Jules. Du début à la fin, les textes de Sony Labou Tansi épousent le spectre de la mort ; ce sont des romans de la mort. Quand le colonel Vasconni Moundiota se fâche dans L’État honteux, il appelle la mort : « Fusillez-moi ces cons, ils dérangent le peuple (…) Nous marchâmes sur des cadavres » (p.9).

Dans Les Sept solitudes de Lorsa Lopez, la mort apparaît à tout  moment ; le héros assassine sa femme avec cruauté : « Pendant qu’elle crie à l’aide, lui Lorsa Lopez est entré dans sa porcherie, en est ressortit avec une bêche, deux grands coups avec le manche, puis il est reparti pour ressortir avec une pioche et s’est mis à la fendre comme du bois, à la pourfendre, à arracher les tripailles fumantes, à les déchirer avec ses grosses dents de fauve, à boire le sang (…) il la dépèce, ouvre le thorax, déchire les seins, éparpille le ventre (…) il entre dans la porcherie, s’éponge avec sa chemise rouge d’étincelles de sang et d’éclats de viande » (pp.28-29).

Dans le même roman, Estina Bronzario vivra sous la hantise d’une mort programmée. Monstrueux et sanguinaires, ces personnages se remarquent aussi par la façon de parler, leur langage sort parfois du commun. Quelques exemples :

L’Etat honteux : Mon colonel Martillini Lopez fils de maman nationale au cours d’un meeting : « Con de ta mère Oustranso nationale qui croit qu’on se marre » (pp.16-17)

Les Yeux du volcan : Alphonse Tchicaya : « Vous êtes qu’une bande d’enculés. Aussi je vous encule » (p.62).

4. La phrase chez Sony Labou Tansi

Elle est l’une des composantes qui distingue l’auteur des autres écrivains. On trouve chez Sony Labou Tansi des successions de phrases elliptiques qui n’épousent pas la fonction normative de la ponctuation.

La Vie et demie : « Les ombres. Les parfums. Le monde entier. Tout était plein de cette fille et sa passion se réveille. » (p.110).

L’État honteux : « Je ne voulais pas entendre. Mais les mots ont pris mes oreilles. Sans moi. Loin de moi. » (p.62).

Les Sept solitudes de Lorsa Lopez : « Moi le tonnerre. Moi torride. Souffle. Morte. Finie. (…) Tu ouvres les jambes au premier venu. Tu craches. Tu vas te laver. La flotte sans angoisse. Pure et simple flotte. » (p.182)

Les Yeux du volcan : « Corps farouche. Frais. Corps limpide. Assoiffé de chair. (…) Lac de feu… » (p.67-68).

-Le Commencement des douleurs : « Tout avait commencé par un baiser. Baise de démon. Baise puant… »  (p.11).

Avec Sony Labou Tansi, l’unité de la phrase est quelquefois mise en cause par la ponctuation, celle-ci n’annonce pus un texte cohérent. Ici les textes se rapprochent plus de la poésie et pourraient se lire comme des vers. Relisons le texte des Yeux du volcan :

« Corps farouche

Frais

Corps limpide

Assoiffé de chair

Murmure de mammifère

Lac de feu »

5. La répétition

Elle est une particularité de l’œuvre de Sony Labou Tansi. Dans L’État honteux, le texte ne cesse de se répéter à travers l’expression « mes frères et compatriotes » qui fait penser au personnage de l’ex-colonel Martillini Lopez (pp.15-17 ; pp.23-24 ; pp.26-27-28 ; p.50 ; p.71 ; p.98 ; p.113 ; p.120). Dans L’Anté peuple, c’est le même mot « moche » qui revient au fur et à mesure que se déroule le récit. Quant aux Sept solitudes de Lorsa Lopez et au Commencement des douleurs, c’est le chiffre sept (7) qui revient à tout moment dabs le récit. Les Sept solitudes de Lorsa Lopez comporte sept  chapitres. Dans ces romans, la plupart des objets comptables sont relatifs au chiffre 7. En voici quelques exemples :

Les Sept solitudes de Lorsa Lopes

-« Nous avons pensé au dernier jugement à cause du trône de pourpre et de feu qui flottait au beau milieu du ciel, tiré par sept ballons géants » (p.55) ;

-« Je te laisse sept jours pour libérer tes femmes » (p.65) ;

-« Il évita le chemin du bayou (…) non loin du septième morceau de pont (p.66) ;

-« Il fit rejouer sept fois le morceau des morceaux » (p.73).

Le Commencement des douleurs

-« Pour répondre à ces juges (…) baignés des sept parfums symboles de Hondo-Noote » (p.12) ;

-« Nous avons apprêté les sept taureaux (…) les sept moutons (…) les sept cabris de Valtano qui n’avaient point connu de femelle » (p.79) ;

-« Hoscar Hana, le tribunal vous condamne à sept semaines de réclusion criminelle ferme » (p.116) ;

-« C’était au sommet de ce rocher que les colonels Sombro (…) avaient, sept siècles auparavant, mis un point final aux guerres… » (p.146).

Il y a beaucoup à dire sur l’écrire de Sony Labou Tansi. Car ses œuvres appellent une lecture plurielle. J’espère que la mienne vous a fait découvrir une autre dimension de ses romans et va vous pousser à les relire avec un nouveau regard. Pour moi, je peux affirmer sans ambages qu’avec Sony Labou Tansi, comme le signifie Philippe Sollers, quelque part dans ses réflexions sur le roman, « la question essentielle n’est plus celle de l’écrivain et de l’œuvre, mais celle de l’écriture et de la lecture ».

Noël Kodia-Ramata

(1) Communication faite l’occasion de l’an 25 de la disparition de l’auteur organisé par le Forum des Gens de Lettres du Congo

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