LITTERATURE : Ce foutoir est pourtant mon pays (1) un roman didactique

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Ce foutoir est pourtant mon pays de Alphonse Chardin N’kala

Dans une région imaginaire du continent qui pourrait refléter quelques pays d’Afrique, le récit nous plonge dans une histoire pathétique qui met en scène une multitude de personnages dans une société où, l’auteur par des mots poignants, nous révèlent plusieurs maux.

Femme d’Essanga, un journaliste qui a fait la prison à cause de ses chroniques dénonçant la mal gouvernance du pouvoir, militante d’un parti politique et imposante dans la société, la jeune Mangolé apparait plus ou moins comme l’épicentre du roman de N’kala. Au pays, elle réussit socialement et politiquement sa vie car aidée par le ministre du Travail Yandi Mossi. C’est à ce moment qu’elle subit une succession de malheurs : mort de son unique fils et de ses deux parents. Aussi, la guerre fratricide qui éclate dans le pays l’emmène en exil, de peur d’être marginalisée par son passé politique. A son absence, l’enfant de son frère Ngboko âgé de sept ans, se souvient de cette guerre qui a fauché ses parents. Cinq ans après la fin de la guerre, Mongalé revient au pays où le pouvoir a changé de maître. Yandi Mossi, est devenu président de la République fédérale de Batih batuko, un pays plongé dans une dictature où enlèvements et tueries font bon ménage. Et se remarquent autour de Yandi Mossi des tortionnaires comme Fomoto, un guerrier qui avait tué le frère de Mangolé. Yandi Mossi est président d’un pays où il y a divergences entre deux tribus : les ngomos et les nguilis. C’est dans ce pays d’après guerre que Mongalé essaie de refaire sa vie, après avoir retrouvé son neveu Prince, l’enfant laissé par son défunt frère. Mais la paix sociale souhaitée par la jeune femme ne sera pas de la partie. Elle ne peut récupérer son patrimoine d’avant guerre, elle subit la vengeance d’un certain Fomoto qui voulait d’elle. Brutalisée et incarcérée au commissariat sous les ordres de ce dernier, elle sauvée de justesse par le commandant Eyong qui organise sa fuite vers un pays voisin quand Yandi Mossi se décide de se débarrasser de Fomoto devenu trop encombrant. C’est de l’exil que Mongalé et certains de ses compatriotes tels Mobi et Bolingo qui l’ont aidée à quitter le pays, vont vivre la déchéance de leur pays avec plusieurs assassinats. Dans ce nouveau pays qui les accueillis, leur inquiétude va se transformer en satisfaction quand leur hôte est nommé ministre à la Présidence. Ce foutoir est pourtant mon pays est une véritable prise de conscience à travers le grand nombre de personnages qui définissent les réalités sociopolitiques d’une Afrique en effervescence. On y découvre une multitude de trajets de réflexion qui pourraient se résumer essentiellement en deux grandes plongées.

Ce foutoir est pourtant mon pays ou le récit de la mort

Du début à la fin du récit, la mort apparait comme une compagne permanente de la plus part des personnages de ce roman. L’héroïne Mongalé est revenue à Mouléléké qu’elle avait quitté précipitamment pour éviter la guerre. Elle est toujours marquée par la mort dans l’avion qui la ramène au bercail. : « elle imaginait comment elle allait être reçue par (…) les parents qui ont eu la vie sauve pendant la guerre qui lui a fait quitter le pays » (p.5). La République de Batih batuko est un pays de la mort, particulièrement sa capitale Mouléléké. De la guerre tribalo militaire au coup d’Etat qui amène Yandi Mossi au pouvoir, la mort guète tout le monde, une mort incarnée surtout par ses hommes de guerre comme le colonel Fochinot Parianati di Fomoto. Cet homme sera la bête noire de Mongalé à son à son retour de l’exil quand refusera de se livrer sexuellement à lui ; aussi va-t-elle subir des sévices de ce fameux Fomoto ; elle est torturée à mort : « i[Le soldat avec son ceinturon, se mit à rosser Mongalé (…) [Elle] s’écroula. Elle avait le sang partout]i » (p.53). Fomoto, un homme de paille qui ne veut pas que ses ordres soient contredits. Il n’hésite pas d’abattre un de ses hommes qu’il soupçonne d’être de mèche avec Mongalé : « Quand on aura fini de boire, tu baiseras cette femme et tu l’exécuteras. Tu devras l’égorger » (p.82). Sa décision étant contestée, Fomoto ne va pas de main morte pour mettre en œuvre sa bestialité : « Fomoto sembla tourner le dos au soldat et, revenant sur lui-même, de son revolver, logea une balle au milieu du front du soldat » (p.82). Dans ce récit où les senteurs de la guerre sont collées sur les personnages, on découvre un jeune soldat qui a semé la mort un peu partout dans la ville pendant la guerre. Aussi se voit-il être désigné pour tuer une femme nguili qui n’est autre que Mongalé : « Ce soir encore, malheureusement, je suis ici pour participer à un autre crime, un crime de plus pour moi » (p.78). Sauvés par le commandant Eyong, Mongalé et son neveu sont obligés de s’expatrier au moment, où dans des conditions un peu floues, la mort rattrape le criminel Fomoto. On pourrait les rechercher et les tuer par vengeance lorsque la nouvelle de la mort du criminel Fomoto tomberait dans Mouléléké car coïncidant avec leur évasion du commissariat central. Cette mort énigmatique de Fomoto rattrape son complice de malheur, le capitaine Falim, directeur du protocole national. Celui-ci a préféré quitter la ville dès qu’il a appris la mort de son ami. Mais recherché et rattrapé, il ne peut échapper à la sentence du peuple : « Mais pour le grand nombre des batih batukois, le compagnon de Fomoto devrait connaitre le même sort que son maître » (p.113). Avec la mort de ces deux « hommes de guerre », tout se précipite dans le pays au niveau politique. C’est avec intérêts que Mongalé, avec les éléments qui l’ont conduite de l’autre côté de la frontière, suivent ce qui se passe au pays. Et le fait le plus marquant sera l’assassinat du commandant Eyong avec toutes ses conséquences pour l’avenir du pays. En exil, le spectre de la mort semble s’éloigner d’eux quand celui qui les a reçus est nommé ministre à la présidence, promotion qu’il va fêter avec ses hôtes.

Politique et conscience patriotique

S’il y a un roman congolais qui traite de la politique d’une façon didactique, c’est Ce foutoir est pourtant mon pays. A travers les rapports entre ngomos et nguilis, l’auteur tente de fustiger le tribalisme, ce fléau qui freine le développement sociopolitique du continent et qui porte en lui les germes destructeurs des guerres tribalo militaires. Déjà dans sa scolarité, Mongalé se confronte au tribalisme dans les contradictions qui existent entre ngomos et nguilis. Le ministre de l’éducation manifeste son tribalisme dans l’exercice de ses fonctions : « Tant que je suis ministre de l’éducation, les nguilis doivent entrer en masse dans les écoles de formation, à l’université. Nos avons un retards énorme à rattraper vis-à-vis des ngomos » (P.19). Un comportement que l’on remarque malheureusement dans les sociétés africaines. Même quand Yandi Mossi est au pouvoir après avoir évincé son prédécesseur Nkinbantsa, se manifeste dans son entourage cette dualité entre ngomos et nguilis. La nomination de Mokobo, un ngomo, dans le cercle du président donne lieu à des spéculations : « [Mokobo] était l’un des rares ngomos qui étaient ainsi responsabilisés par le pouvoir de Yandi Mossi au nom des services rendus aux nguilis pendant la guerre » (p.57). La société que nous présente ce roman reflète celle de la majorité des pays africains où plusieurs tribus sont obligées de s’efforcer à vivre ensemble malgré leurs différences qui s’atténuent heureusement par les mariages interethniques : « Le commandant Eyong était un nguili par sa mère et ngomo par son grand-père » (p.60). Loin d’être catégorique dans la dénonciation du tribalisme et de tomber dans le pessimisme d’une Afrique où se manifeste encore l’analphabétisme politique, le roman de N’kala se veut dans son ensemble plus réaliste et optimiste. Malgré les dérapages de ce fléau, certains citoyens de Batih batuko se montrent patriotes en invitant leurs compatriotes à se ressaisir : « Quand nous nous serons remis du tribalisme, quand nous aurons fait l’unité (…) nous aurons sauvé la nation, nous aurons fait œuvre utile pour la prospérité » (p.87). Sont aussi décriés dans ce livre la mal gouvernance et le népotisme pour donner une dimension didactique au récit dans un style pédagogique qui montre que l’auteur est plus qu’un romancier. A travers Ce foutoir est pourtant mon pays, se découvre la déchéance sociopolitique de la plus part des pays africains incarnée par des personnages comme Yandi Mossi et ses sbires Fomoto et Falim.
Roman se fondant sur le sociopolitique africain que l’auteur critique à travers un pays imaginaire, Ce foutoir est pourtant mon pays peut être défini comme une richesse thématique qui pourrait être sujette à d’autres analyses critiques, la lecture d’une œuvre littéraire étant souvent plurielle. Mais une chose est certaine : cette fiction apparait comme l’une des meilleures qui analyse d’une façon didactique et objective la « l’Afrique des malheurs » dans le roman congolais, Et ce livre de N’kala devrait interpeler le politique africain.

(1) Alphonse Chardin, Ce foutoir est pourtant mon pays, éd. Edilivre, Paris, 2015.

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