Littérature congolaise : La Colère du fleuve (1) de Prince Arnie Matoko

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L’œuvre narrative de Prince Arnie Matoko, La Colère du fleuve, intègre, sur le plan titrologique, un dispositif thématique en vogue dans la littérature congolaise contemporaine.

Le concept du « fleuve », ou tout simplement cette poétique fluviale, comme nous pouvons le découvrir avec force et intérêt dans l’écriture poétique de Jean-Baptiste Tati Loutard, propose des significations variées, tout en posant à grand trait cette problématique de l’économie bleue, dans un cadre beaucoup plus littéraire.

Il s’agit ici d’un assemblage de sept nouvelles, qui servent de miroir dans l’ensemble aux sociétés africaines en général et congolaise en particulier. Il est bel et bien question de tout un imaginaire sociologique, anthropologique et culturel, dans lequel l’auteur plonge sa plume, afin de dessiner l’âme de tout un peuple. La socialité du texte ponctue un discours de la flagrance, de la démystification de certaines réalités, de la désillusion, ou encore du respect des traditions ou de l’enracinement culturel. Mais avant tout, il semble important de voir ce qui se donne véritablement à lire dans cette métaphore du titre.

1. La colère du fleuve ou le triomphe de la rationalité

L’auteur circonscrit la thématique centrale de ce titre et du texte, nous semble-t-il, dans le même sillage que l’écrivain français Jean Giono, d’après sa pensée qui stipule : « un fleuve est un personnage, avec ses rages et ses amours, sa force, son dieu hasard, ses maladies, sa faim d’aventures », qu’il utilise d’ailleurs comme épigraphe à son œuvre. Une telle conception personnifie le fleuve, en l’attribuant toutes les composantes humaines, et en épinglant toutefois la question du paradoxe, de l’ambiguïté et de l’antinomie.

« La Colère du fleuve », en effet, pour Prince Arnie Matoko, c’est ce renouvellement de la pensée rationnelle, le rétablissement de la vérité et de la logique. S’il y a colère, c’est qu’au départ il y a forcément sérénité, voire douceur. L’énervement du fleuve ici se résume en la réhabilitation des valeurs par les forces naturelles. La nature devient ce symbolisme de la raison devant l’excessivité des comportements humains. Le fleuve, dans sa nature première, d’« écoulement des eaux », devient une réponse aux actes insensés, ou à toute entreprise qui condamnerait l’être humain à la bassesse morale, au ridicule, ou au non-respect de l’autre. Voilà, en quelque sorte, ce qu’il y a lieu de lire dans ce discours métaphorique du titre.

Au fond, en abordant cette question du rapatriement, et même de la xénophobie entre deux peuples, séparés par l’élément naturel qu’est le fleuve, l’auteur veut à tout prix revisiter les notions du bon voisinage en droit international. Une telle réalité fictionnalisée nous rappelle sans nul doute, le choc diplomatique entre les peuples ou les nations, avec pour motif essentiel, la montée en puissance du banditisme à cause d’une régulation adéquate des frontières.

Le texte nous permet de s’apercevoir réellement du rapport qu’entretient l’auteur avec les problèmes cinglants de son temps, les sujets qui minent sa société. Un tel rappel historique peut servir aux pays frontaliers, dans la redynamisation des relations bilatérales, afin d’éviter le pire ou le déchirement.

La question du fleuve, ou des eaux tout simplement, se découvre également dans la nouvelle « Le soleil de Fleuville ». Ce micro-texte peut se lire comme un hymne à la préservation de la nature. Voilà une participation importante de l’écrivain, aux grandes questions que pose actuellement l’humanité, notamment la grande question de l’environnement. Prince Arnie Matoko fait ainsi de l’écriture, un vecteur de progrès mondial, en proposant sa partition dans ce combat mondial sur l’économie bleue et verte.

Par ailleurs, toujours est-il que sa démarche, porte en son flanc les bases de l’illusionnisme. Dans l’ensemble, les personnages sont limités dans le temps et à travers moult circonstances. 

2.Le champ de la désillusion

Prince Arnie Matoko revisite également la question de l’immigration des Africains en Europe. Le réel problème qu’il pose ici, comme nous pouvons le remarquer dans la littérature déjà existante, c’est la désillusion des personnages sur l’avenir, et le rêve des horizons lointains.

Dans « l’expulsé », comme on peut le lire dans Bleu-Blanc-Rouge d’Alain Mabanckou, il se dessine une quête du bonheur, l’ailleurs perçu comme le lieu de la réalisation de cette quête. Mais hélas, les personnages finissent par être confrontés à des horizons meurtriers, et tous leurs rêves se diluent dans l’amertume. C’est le sens de l’étonnement du personnage central de « l’expulsé » ici: « Et le bonheur, oui le bonheur, l’immense bonheur d’être enfin en France. Moi retourner encore, se disait-il, vivre chez les parents, partager la même chambre que mes trois cadets devenus adultes, et attendre une assiette pour manger ? Etre encore à la merci des gens ? » (p.19). Au départ, l’Europe semble miroiter une certaine possibilité de réussite sociale, et une adhésion à l’universel.

La désillusion est également peinte dans « Demain je suis riche », mais dans une dimension beaucoup plus psycho-sociale. L’auteur présente une société en proie à la corruption, à la précarité et aux injustices. Il y a également un manque de valorisation des mérites, pour laisser place à la médiocrité. C’est ce qui occasionne ce rêve brisé de Tanga Mingi, qui sera pris au piège par un ancien ami, qui lui aurait miroité ciel et terre en vue de son épanouissement social. En plus, ses diplômes ne seront qu’un prestige inopérant, jusqu’à susciter désolation et étonnement pour son épouse. Cette dernière, dans cet esprit de stupéfaction, affirme : « On végète trop. Quand même, on n’est pas bardés de gros diplômes pour rien, à quoi ça sert, finalement, d’avoir des diplômes sans travailler ? » (p.48). Une telle question décrit le mode de société et de système politique dans lequel ces personnages évoluent.

3.L’imaginaire sociologique africain

Deux nouvelles nous renvoient foncièrement aux aspects socio-culturels africains, notamment « la rue des sorciers » et « un fou pas comme les autres ». Elles s’articulent sur les notions de croyance superstitieuse, de spéculation, du fétichisme, voire de sorcellerie. La particularité de ce recueil, dans ce contexte, est justement de dévoiler les profondeurs de « l’âme noire », en portant principalement sur des sujets fantastiques et fantasmagoriques. Il y a, à partir de ce moment, un héritage loutardien que nous décelons dans cette écriture de Prince Arnie Matoko, à travers des thématiques spécifiquement africaines qu’il aborde. Ce rapprochement se lit par l’inscription dans le texte, de la quotidienneté, mais aussi sur le merveilleux et le fantastique que laissent découvrir, par exemple, ces deux nouvelles.

L’auteur pose ce problème de la sorcellerie, sa perception dans la société et son caractère foncièrement nuisible, et de quelques pratiques fétichistes. Dans l’ensemble, c’est une manière de rendre compte de toutes les spéculations éblouissantes qui construisent l’imaginaire socio-culturel des Africains.

En définitive, voilà un texte dont la plupart de thèmes font écho de moult représentations des sociétés africaines. Une réussite pour l’auteur, dans cette peinture plus ou moins de la société, avec des thématiques vibrantes, qui rappellent d’auteurs nouvellistes comme Jean-Baptiste Tati Loutard, Tchichelle Tchivéla ou Marie Léontine Tsibinda. Un travail important se fait également sur la langue, avec la création lexicale, spécifique à l’espace culturel de l’écrivain,  traduisant ainsi une liberté de nommer, de transposer en français des réalités du terroir.

Rosin LOEMBA

Ecrivain et critique littéraire.

[1] Prince Arnie Matoko, La Colère du fleuve, Paris, Renaissance africaine, 2018.

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