LITTERATURE CONGOLAISE. Une contrée sauvage1 de Dina Mahoungou : du récit à l’éco-roman

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Dina Mahoungou

Voici un des premiers romans congolais qui épouse grandement les réalités de la nature, loin des bruits mécaniques et du béton des villes qui souvent accompagnent les personnages dans leurs aventures. Une contrée sauvage, un éco-roman à l’instar de La légende de Mpfoumou Ma Mazono de Jean Malonga.

La jeune Suzy Q nommée aussi Lady S, catholique et médecin interne à l’hôpital Bichat de Paris a opté pour l’humanitaire. Quand elle arrive du côté du Bas-Congo, elle ne sait pas qu’elle va vivre des aventures tumultueuses dans une société où les femmes sont abandonnées à leur triste sort alors que nous sommes au début du siècle actuel. Dans cette contrée où Suzy Q tente de revaloriser la situation des femmes déchues qui occupent une place prépondérante dans cette partie du Congo, se découvre un autre pan de la société où cohabitent l’exploitation des autochtones par les étrangers, où la religion, à travers la relation amoureuse entre le prélat Tata Za et la sulfureuse Binta, est déshonorée. Rattrapée par les réalités de la contrée sauvage, Suzy Q est obligée de coopérer avec l’idéologie des oppresseurs pour sauver les femmes déchues en détresse. Aussi, dans les dernières pages du récit, apparait l’étrange personnage de Fancy Talluhah, une fille qu’aurait eue l’héroïne avec un évêque défroqué avant de se suicider car « soumise à son atroce pénitence avec une paranoïa d’autopunition », son prélat et ses acolytes ayant disparu sans laisser de traces. Une contrée sauvage, un roman riche en images historiques du Congo qui crée un pont entre l’Occident prédateur et le continent martyrisé et exploité ; un roman où la nature, par l’intermédiaire du bestiaire, de l’aquatique (le fleuve Congo) et la flore, donne une autre signification au texte de Dina Mahoungou qui reflète un univers romanesque écologique où les femmes paraissent omniprésentes.

Les femmes dans Une contrée sauvage : une présence explicite

Elles occupent une grande place dans ce roman que l’on pourrait qualifier de féministe : elles sont expressives dans le comté de Tanga Taba. Les plus en vue sont le médecin Suzy Q revenue à la source de ses origines, la sulfureuse Binta et les femmes déchues que l’héroïne essaie d’affranchir.

Après cinq ans d’apprentissage au près de la communauté des femmes déchues, Lady S devient chamane en étant en contact avec les esprits de la contrée tout en se versant dans la prière.  En sa compagnie, les femmes déchues ne connaissent plus le servage car ne dépendant plus de leur maître ; et la population de Kanga Taba se croit considérée et respectée : « L’étrangère avait conclu un pacte loyal avec ses consœurs le cœur plein de joie. Il était toujours possible de lutter contre l’injustice » (p.34). Mais dans ce coin du Bas Congo où l’administration, la religion catholique et les compagnies étrangères imposent leur loi, le médecin Suzy Q est obligée de coopérer avec l’idéologie des oppresseurs pur sauver les femmes déchues, battues, isolées et ignorées. Et quand elle est nommée Préfet, elle se confronte aux paradoxes de la politique. Elle se méfie du comportement de sa trésorière Binta qui va se détacher des femmes déchues quand le prêtre Tata Za va s’intéresser à elle. Cette dernière incarne, par la suite, l’inconscience quand elle se met en complicité avec les hommes d’affaires étrangers (Chinois, Saoudiens et Cubains) qui ruinent le pays en exploitant ses richesses naturelles. Déçue par les réalités de Kanga Taba, Suzy Q vit la déchéance de l’humain à travers la maladie. Victime d’une hallucination, elle se suicide en mourant libre dans la vanité et l’indifférence : « Elle préféra se tuer de ses propres mains. Elle prit un rasoir de barbier (…) et se taillada les veines » (p.190).

Binta, une femme sans scrupule au centre de presque tous les imbroglios du comté : « Binta devenait le personnage pivot de l’intrigue. Binta, d’horreur en acte pire, voulait transformer le mirage de la trahison en acte. Haïssable ou justifiée, elle trahissait l’amitié, la foi en toute infidélité totale » (p.187). Aussi, avec ce comportement dégradant et dégradé, il est n’est pas étonnant qu’elle exprime son penchant sexuel extravagant et extraordinaire en entrainant le pauvre prélat Tata Za dans le péché charnel car « [aimant] les plaisirs sauvages, les pratiques libertines, la polygamie, la luxure ainsi que la jalousie qui était selon elle une jouissance à souffrir » (p.185). Avec elle, Tata Za va connaitre le véritable personnage du diable tel que le définit la Bible. Et nous ne serons pas surpris que le pauvre prêtre finisse sa vie dans la déchéance, cette même déchéance que Suzy Q voulait effacer dans la communauté des femmes déchues de Kanga Taba.

Les femmes déchues, « une grosse tribu, un gros village de damnées qui rampaient debout » (p.9). Un autre cliché de la dure réalité des Congolaises dans leur propre société, à l’image des femmes que l’on découvre dans Photo de groupe au bord du fleuve 2  d’Emmanuel Dongala. Les conditions de travail des femmes de Kanga Taba, surtout dans les plantations de tabac, émeuvent Suzy Q qui ne peut accepter cette situation esclavagiste ; elle modernise les méthodes de travail des femmes déchues : « (…) dans son déchirement perpétuel à tenter d’améliorer la vie désastreuse de ces femmes déchues, elle avait fait mécaniser (…) la culture des plants de tabac et de roses » (p.29). Militant ardemment contre le racket social et le travail imposé aux femmes déchues, Suzy Q ne peut échapper à la vigilance de l’administration, surtout que Binta s’est détachée de la compagnie de ces femmes contraintes d’une vie injuste : elle vit allègrement avec Tata Za. Dans ce comté, trois grandes personnalités se font remarquer négativement, mettant en valeur la peur et la violence dans leur quotidien. : le bourgmestre, le chef de comté et l’archevêque. La curieuse disparition de ces derniers va provoquer une réorganisation de la cité : « Suite à la disparition des trois spoliateurs (…) les femmes déchues, les compagnons des plantations de tabac et d’honnêtes hommes renversèrent l’ordre ancien pour mieux la rétablir » (p.161). Mais dans cette société qui parait féminisée, se découvrent d’autres figures comme Malika et Sita, deux anciennes servantes catholiques qui nous présentent, contre toute attente, une adolescente de quinze ans nommée Fancy Talluhah qui serait une orpheline laissée par Suzy Q et d’un évêque indigne : « sa mère n’était autre que la jeune médecin humanitaire qui avait, malgré vents et marées, pris la cause des femmes déchues de Kanga Taba » (p.204). Comme Binta, la jeune Fancy sera aussi une femme fatale car elle va séduire un jeune homme qui devra divorcer de sa femme pour vivre avec elle.

Une contrée sauvage : un éco-roman dans la prose congolaise

Inauguré en 1954 par Jean Malonga avec la célèbre Légende de Mpfoumou Ma Mazono où la nature accompagne agréablement les personnages, l’éco-roman nous revient plusieurs décennies après : nous avons dans le récit de Dina Mahoungou, la manifestation d’un roman grandement « écologique ». Les événements qui y sont rapportés se déroulent loin de la pollution, loin des bruits et des bêtons des villes que nous remarquons dans la plupart des romans modernes. Avec Une contrée sauvage, surgit la beauté du bestiaire dans une flore où la fleuvitude3, par la présence obsédante du fleuve [(« Les reflets de la flore dans l’eau (…) du fleuve (…) étaient magnifiques » (p.13), « Un gugusse (…) s’tait installé au bord du fleuve » (p.49), « On racontait que des êtres terrifiants passaient le fleuve à tire-d’aile » (p.95), « Sur le fleuve Congo (…) des moines avaient recueilli un rafiot qui descendait l’affluent » (pp.155-156), « Sur une averse soudaine et violente, le fleuve Congo reçut son baptême » (p.233)] occupe une place prépondérante dans le coulé narratif. Les animaux : « les hyènes étaient pries au piège (…). Des porcs épics, des gnous bleus, des bubales, des chats à pattes noires mouraient en agonisant » (p.37), la végétation : « Elle marchait vers le grand chenal qui conduisait à la baie des palétuviers à travers les marais (…). Il y avait au loin un tapis végétal et, tout au long du cours d’eau, des végétations sous-lacustres qui flottaient avec des roselières (p.102) et le fleuve : « Le fleuve Congo n’était plus qu’une masse déformée par la houle » (p.126) constituent des éléments qui sont omniprésents tout au long du récit.

Ce roman d’une richesse indéniable tant au niveau du fond que celui de la forme bouscule l’actualité qui nous fait réfléchir sur l’importance de la nature animale et végétale sur la vie de l’homme. Le récit de Dina Mahoungou peut être défini comme un éco-roman qui ne dit pas son nom. Et la quintessence du récit, nous pouvons, pour conclure, faire nôtre cette pertinente remarque de l’éditeur sur sa quatrième de couverture : « Une contrée sauvage est une œuvre d’une puissance créatrice absolue que le narrateur peint avec ingéniosité dans sa schématisation dramatique ».

1 Dina Mahoungou, Une contrée sauvage, éd. Edilivre,  2016

2 E. Dongala, Photo de groupe au bord du fleuve, éd. Acte Sud, 2010

3 Fleuvitude est un néologisme crée par le sociologue congolais Aimé Eyengué pour mettre en valeur la thématique du fleuve ainsi que son importance dans la littérature ; lire aussi Négritude et Fleuvitude de Liss Kihindou , éd. L’Harmattan, Paris, 2016.

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