LITTERATURE CONGOLAISE. Confessions d’une sardine sans tête (1) ou l’étrange destin de Fabius Mortimer Bartoza

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Confessions d’une sardine sans tête de de Guy Alexandre Sounda.

« L’étrange destin de Fabius Mortimer Bartoza », tel pourrait être le titre du premier roman de Guy Alexandre Sounda, un étonnant livre qui brave les normes conventionnelles du récit traditionnel. Aventures picaresques ? Thriller ? Roman d’angoisse ? Roman fantastique ? Un mélange de toutes ces réalités d’écriture pour donner une nouvelle dynamique au roman congolais.

Fabius Mortimer Bartoza est un ancien milicien dans son pays le Gombo où il a connu une enfance extraordinaire avec ses parents avant de participer à la guerre civile où il se voit responsable de massacre de plusieurs compatriotes. Une amie de sa mère lui a donné le surnom de Sardine sans tête à cause de son comportement bizarre. Avec un faux passeport, il débarque à Paris où l’attendent de nouvelles mésaventures car cueilli dans un centre du ministère de la Santé mentale après avoir été appréhendé par les gendarmes du côté de la statue de Henri IV avec son séparable poupée russe. Fabius Mortimer se dit curieusement hanté par soixante-treize cadavres de ses victimes de la guerre de son pays. Et se lit dans les notes de son écouteur du centre où il est interné l’étrange destin du héros, de son enfance au pays et dans Paris intramuros. Il se confronte à une vie d’un sans-papier dans l’alcool, les femmes et la mort qu’il va continuer à distribuer à d’autres personnes pour des raisons on ne peut plus insolites. Confessions d’une sardine sans tête, un roman qui, du point de vue de la dimension référentielle, met en relief Fabius Mortimer avec le monde qui l’accompagne de son pays à Paris. S’y découvre une richesse scripturale et langagière au niveau du littérale qui donne une autre spécificité au roman congolais.

Fabius Mortimer : incarnation de la mort depuis l’enfance

Enfant issu d‘une naissance mystérieuse, Fabius Mortimer, surnommé Sardine sans tête, se confronte déjà à la mort quand, à cause de ses peintures, son père est abattu froidement par les sbires du pouvoir. Mystère encore car le cadavre du père sera introuvable pendant six semaines. Ainsi commencent les cauchemars du héros. Son ami Balou Senga a vu aussi son père fauché par la mort ; se réveille en eux, un sentiment de venger leurs parents. Aussi, deviennent-ils des miliciens rebelles pour assouvir leur dessein : « Nous nous sentions unis par nos souvenirs d’enfance, notre soif de vengeance » (p.120). Eléments de la milice du sergent Kebanayo qui a été rayé des effectifs de l’armée, les deux amis s’habituent au maniement des armes. Avec l’idée de venger son père, Fabius Mortimer entre dans la peau d’un tueur à gage. Il a le courage de rappeler son passage macabre dans la milice pendant la guerre du Gombo dans ses confessions : « Tu m’imagines (…) détaillant comment un après midi de juillet, j’avais tué soixante-seize âmes sans défense » (p.188). Fabius Mortimer meurtrier, il l’est aussi avant de s’exiler en France car il donne la mort à un journaliste français et se sert du passeport de ce dernier pour fouler frauduleusement l’Hexagone. Et le lecteur de constater le retour obsédant de ses soixante-seize cadavres dans ses hallucinations pendant ses confessions qu’il fait devant l’écouteur du Centre de détention où il est incarcéré à Paris : « Un jour, j’ai confié à mon médecin traitant qu’avant de débarquer à Paris, j’avais fusillé soixante-seize têtes chez nous pendant la guerre civile, et que depuis lors je souffre de migraines ophtalmiques chroniques car toutes ces têtes hurlent dans ma tête au moins deux fois par semaines » (p.35).

Quand la mort poursuit Fabius Mortimer à Paris

Une vie de merde. Une vie de sans-papier qui marque l’exil du héros à Paris avec la hantise de la mort qui ne cesse de se coller à son destin d’ancien milicien de la guerre du Gombo. A la demande de Serge-de-Montreuil qui l’a accueilli à Paris, il fait le récit de la fusillade de toute une famille : « En une nuit, à la vitesse d’une balle, nous avions fusillé trente-six beaux-parents » (p.12). L’interlocuteur, surpris par le sadisme de Fabius Mortimer, ne peut supporter la présence de ce dernier : « Sors de chez moi tout de suite, disparais de ma vie, assassin, une bonne fois pour toutes » (p.127). Dans cette mégapole qu’est Paris avec tous ses problèmes qu’elle pose aux sans-papiers comme l’est Fabius Mortimer, ce dernier se voit rattraper par son attitude de « donneur de mort » qu’il avait cultivée dans la milice du sergent Kebanayo, un révolté de la société car rayé des effectifs de l’armée pour avoir mal rêvé de Sa-Majesté-la-Chose. Dans son exil à Paris, il est rattrapé par la « présence » de la mort à travers l’interpellation mystérieuse de ses victimes de guerre : « Tu te souviens de moi, n’est ce pas ? Je suis le vieux que tu as expédié sous terre avant l’heure » (p.166). Et ce cadavre parlant fait écho à une autre victime, l’ancien cheminot qui ne cesse de le hanter pendant un long moment, car l’ayant confondu avec l’assassin de son père au moment de passer à l’action : « Etait ce ma faute si tu avais la même tête que lui » (p.171). L’assassin, le meurtrier qu’il était au pays revient en lui. Et dans le coulé narratif du roman, il se révèle comme un grand exécuteur : donner le mort à une tierce personne devient quelque chose de banal pour lui. Il assassine un innocent qu’il a confondu avec un espion : « J’aurai dû me fier à mon intuition plutôt qu’aux injections du voyeur de nuit parce que l’homme que je venais d’éliminer était tout sauf un espion » (p.181). Cette hantise de donner cruellement et gratuitement la mort pour Fabius Mortimer se révèle un peu plus loin dans ses confessions à la fin de la deuxième note de l’écouteur. Il tue successivement une rombière, vendeuse de champignons (p.195), le boucher de la rue des Pieuvres, (p.196), Erica Bounti, une fille travaillant à la buanderie (p.196), un rouquin qui tenait un bar à salades sur la rue des Bâtonnets (p.197) ; et cela se passe pendant cinq nuits d’affilée. Fabius Mortimer, un véritable homme sans cœur qui a le courage de rappeler son passé odieux : « Je suis la Sardine sans tête qui a fusillé soixante-seize fuyards pendant la guerre gomboloise » (p.199).

Confessions d’une sardine sans tête : un roman d’une dimension littérale impressionnante

Un travail de bénédictin, au niveau du vocabulaire qui donne un ton particulier au récit dont le langagier se trouve à l’intersection du familier et du recherché. L’auteur puise au fond de la sémantique de la langue française où l’argot, les jeux de mots et quelques tournures poétiques donnent une autre saveur à ce roman. Et s’il est un roman congolais qui, par son style, impose l’usage permanent du dictionnaire au lecteur, c’est bien Confessions d’une sardine sans tête. Cela peut se justifier par quelques segments textuels ci-après : « Laissons-le se grattouiller les couilles » (p.98), « il avait une gueule à crécher dans un onze étoiles » (p.106), « j’aime (…) entendre le gargouillis des bides que l’on vide » (p.137), « ses crocs allaient me brouter la quéquette » (p.188). Du style, le roman de Guy Alexandre Sounda offre une musicalité à travers les jeux de mots et la répétition qui donne un rythme propre à son texte où la ponctuation se voit dépassée par la sinuosité des phrases : « (…) nous ne voyions que du noir et encore du noir partout, du noir dans nos regards, du noir dans les nuages, du noir dans nos assiettes (…), du noir dans le noir, du bordel de merde de noir qui nous suçait la vie et nous obturait la vue, du noir que seule une guerre (…) pouvait éteindre » (p.122). Et des phrases ou des mots et segments textuels répétés sont, sans cesse, rencontrés par le lecteur. On remarque une autre spécificité de l’auteur : l’anonymat des personnages tels Eternel-camarade-président, le camarade-général-président, les Diplômés-de-la-Place-Rouge, Sa-Majesté-la-Chose, Léon-de-la-Bretelle… qui pourraient nous rappeler certains « acteurs » des romans de Sony Labou Tansi. Avec ces artifices fictionnels, le romancier Sounda nous fait entrer agréablement dans l’humour, la dérision, la métaphore, l’hyperbole qui nous révèlent que le texte littéraire est d’abord recherche des mots par des mots. Confessions d’une sardine sans tête plonge le lecteur dans le merveilleux quand il épouse le fantastique. La relation de Fabius Mortimer avec ses cadavres de guerre (comme l’ancien cheminot) avec lesquels il discute nous plonge dans le conte qui accepte l’irréel. Avec une technique romanesque qui sort de l’ordinaire, ce roman de Guy Alexandre se trouve en porte-à-faux avec le récit traditionnel. Les niveaux de narration définis par la place de l’écouteur, la position du narrateur-Fabius Mortimer qui raconte ses propres aventures, peuvent être considérés comme une caractéristique des Confessions d’une sardine sans tête. Se remarque aussi dans ce roman l’utilisation de la mise en abyme quand, à certains moments, le texte se reflète sur lui avec un effet de miroir : « i[Les archives révèlent que [Henri IV] fut assassiné à coup de couteau par un sombre personnage]i » (p.215). Et ce texte fait penser au sombre personnage qu’est Fabius Mortimer qui, lui-même assassine ses victimes avec un couteau. De la thématique, le vécu sociopolitique du héros au Gombo et sa vie de sans-papier marquée par le sexe et l’alcool ainsi que son séjour dans le centre de Santé mentale à Paris peuvent aussi appeler d’autres interprétations critiques de l’œuvre.

Par sa technique narrative et par le travail de recherche au niveau langagier, Confessions d’une sardine sans tête sort des sentiers battus du récit traditionnel. Aussi, pouvons-nous affirmer que, Guy Alexandre Sounda, à l’instar de l’écrivain Joao Campès avec Le Dernier Crépuscule (2), vient d’écrire, lui aussi, une autre nouvelle page du roman congolais.

(1) Guy Alexandre Sounda, Confessions d’une sardine sans tête, éd. Sur le Fil, Paris, 2016
(2) Joao Campès, Le Dernier Crépuscule, éd. Edilivre, Paris, 2009

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