Littérature congolaise : Le Club des crocodiles de Joseph Didier Bayidikila

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Joseph Didier Bayidikila, Le Club des crocodiles, Brazzaville, L’Harmattan-Congo, 2016.

Le roman Le Club des crocodiles apparaît d’emblée intéressant par sa  contextualisation historique, mêlant ainsi deux époques dans le déroulement du récit : la période coloniale dominée par les problèmes de la race, et l’époque contemporaine, notamment avec la perdition des valeurs dues à l’implantation des sectes par-ci par-là.

  1. De la parodie historique

De prime abord, il faut signaler que ce texte met en scène deux récits dont le second se rattache au premier. Une grande partie est consacrée à l’histoire de Ndoye Télé (personnage principal du roman). Puis, le narrateur nous fait découvrir celle de Fara son neveu, lequel par son destin ambitieux et tragique donne un supplément au titre du roman. Le club des crocodiles  n’est autre que la secte sorcière à laquelle il va adhérer dans le souci de relever l’entreprise de son oncle dont il serait à l’origine de la faillite.

Dans les premiers chapitres du roman, le narrateur nous fait découvrir la relation étonnante entre Ndoyé le père du héros et le gouverneur Paul Laroche en mission en Afrique-Equatoriale française. Cette relation s’instaure à une période  de grandes inégalités raciales, pendant laquelle l’assujettissement du « nègre » fut indubitablement un devoir. En réalité, cette amitié est beaucoup plus renforcée par le grand sentiment de reconnaissance qu’anime le gouverneur Paul Laroche à l’égard de son « boy », pour avoir sauvé sa fille d’une noyade. En fait, cette dernière aurait été attaquée par un crocodile qui en tant normal représentait le double totémique d’un homme puissant du village. Cette scène qui nous rappelle le roman Cœur d’Aryenne de Jean Malonga, est une manière pour Joseph Didier Bayidikila de revisiter cette problématique des inégalités raciales. Car ici, nous assistons à un travestissement qui propulse l’humanisme du « nègre » grâce à ses puissances traditionnelles. Il s’agit d’un détournement, d’une parodie historique sur le rôle et la place de l’esclave, voire une nouvelle manière de concevoir le lien entre l’esclave et son maître. Paradoxalement, contrairement à d’autres romans de cette littérature postcoloniale ou anticolonialiste, à l’instar de Sang d’Afrique (1963) de Guy des Cars, Cœur d’Aryenne et même Une vie de boy (1956) de Ferdinand Oyono, le romancier congolais nous présente ici un « blanc » gagné par un esprit d’ouverture et le respect profond de l’autre, bref un humaniste au sens plein du terme. Sur la base de cette fraternité, Ndoyé suggérera au maître blanc d’emmener son fils en ville pour son émancipation et son intégration sociale. C’est partant  de là, que ce dernier se fera adopter par le couple et effectuera avec eux le voyage pour Ngossa-Sango : «  De bouche à l’oreille, les villageois de Katoumoko apprirent le depart  imminent du fils du forgeron avec le gouverneur pour un pays loin » (p.17). Malheureusement,  pendant cette escale à Ngossa-Sango avant de poursuivre à Atali, Ndoyé Télé va changer son fusil d’épaule en désobéissant à la volonté de son père et du couple blanc. Bien que douloureux, ce refus sera finalement accepté et il bénéficiera par la suite du couple, une voiture, grâce à laquelle il investira dans le grand commerce et gagnera d’une grande célébrité dans la contrée. Soucieux d’aider la famille, il léguera son entreprise à son neveu Fara, après l’avoir formé. Malheureusement, par une mauvaise politique de gestion de sa part, l’entreprise fera faillite. Voila comment dans le souci de résoudre urgemment cette difficulté, il va s’adonner à des pratiques obscures.

  1. Le Club des crocodiles: une dénonciation des sectes

Sans extrapoler sur la question, il est mieux de se contenter des différentes facettes que le romancier présente dans son ouvrage concernant les sectes. Le texte présente deux facettes de la question. Dans  un premier temps, Fara réussit à réorganiser l’activité commerciale, tout devient stable grâce à son adhésion à cette secte dénommée « le club des crocodiles », qui désigne en réalité, un lien important des rencontres nocturnes. Mais tout ne s’arrête pas là, il lui est imposé  de pactiser avec le monde mystique en vue de garantir son épanouissement exponentiel. Le côté caché de cette entreprise, se dévoilera avec beaucoup d’amertume et de remords. Parmi les sacrifices requis à sa cause, il se verra trahir son oncle, en dépit de son élan fraternel.

  1. Conclusion

En définitive, ce roman de Joseph Didier Bayidikila  est avant tout une interpellation  sur l’existence des sectes dans les sociétés actuelles. Il s’agit de réfléchir sur leur importance ou pas et surtout de dévoiler les conséquences qui s’en suivent. La mauvaise gestion  de Fara devient également un sujet de réflexion pour une meilleure compréhension du système économique. Ce roman est dans ce sens très pédagogique.

Rosin LOEMBA
Ecrivain et critique littéraire
rosinloemba@gmail.com

[1]  Joseph Didier Bayidikila, Le Club des crocodiles, Brazzaville, L’Harmattan-Congo, 2016.

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