LITTERATURE. La Caresse des mouettes (1) : Au cœur de la démocratie à l’Africaine

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La Caresse des mouettes de Joseph Didier Bayidikila.

Le président François Mitterrand, au cours de son discours à la Baule en 1992, demandait aux dirigeants africains de s’ouvrir à la démocratie pluraliste. Aussi, les écrivains et artistes vont s’inspirer de cette nouvelle donne sociopolitique dans leur fiction. Et La Caresse des mouettes de Joseph Didier Bayidikila apparait comme l’un des tableaux sociopolitiques qui décrit l’expérience démocratique du peuple nalois.

Le récit met en exergue la lutte politique de deux partis adverses : le Parti national des travailleurs et le Parti de la renaissance fondé par un certain Tango à son retour de l’étranger avant de tomber en disgrâce dans le gouvernement de Matalou. Ce dernier va le mettre en prison pour ses idées rénovatrices. Ayant constaté que ses alliés d’hier sont partis dans l’opposition à cause du partage des postes ministériels mal négocié, le président de la République est obligé de respecter la Constitution. Il y a dissolution de l’Assemblée consécutive à une motion de censure : la majorité vient de basculer en faveur de l’opposition. Des législatives anticipées sont programmées. Plus de peur que de mal, la République naloise continue d’expérimenter la démocratie pluraliste. Les élections se déroulent normalement avant que la Commission électorale se mette au travail pour le dépouillement : la majorité présidentielle et l’opposition semblent être à égalité dans le comptage des bulletins. Mais il y a le bureau de vote de la localité de Pidi favorable à la mouvance présidentielle qui a subi l’attaque d’un commando : les assesseurs et les gendarmes du bureau ont été pris en otage par des jeunes armés. Mission est donnée à l’armée pour récupérer les urnes de ce bureau de vote avant qu’il ne soit trop tard. Les otages sont libérés, les bandits arrêtés et les urnes récupérées. Aussi, le lecteur reste à la fin du récit sur sa faim car il ne saura jamais l’annonce des résultats officiels de ces législatives ainsi que la suite des événements dans la République naloise. La Caresse des mouettes, une page de la littérature congolaise où l’on découvre le sociopolitique africain de nos jours décrié en 1992 par le discours de la Baule.

Les tenants et les aboutissants du discours de la Baule dans La caresse des mouettes
Ce discours va déranger la majorité des présidents africains dont quelques-uns sont qualifiés de dictateurs ou de présidents à vie. Mitterrand s’en prend à cette dictature fondée sur l’exercice du parti unique avec ses corollaires comme l’absence de liberté d’expression, la démagogie, l’assassinat des adversaires politiques : « Et voilà que ce discours de François Mitterrand vint tout bouleverser. On aurait dit que le fusil changeait d’épaule. Les prétendus leaders politiques avaient tous la queue entre les jambes » (p.80). Et c’est ce discours qui va pousser les présidents africains, comme celui de la République naloise, d’accepter, malgré eux, à s’ouvrir à la démocratie pluraliste. Mais l’enthousiasme et l’euphorie que connaissent les Nalois sont de courte durée comme le prouve la confrontation entre le Parti national des travailleurs et le Parti de la renaissance naloise. Pendant la campagne des législatives anticipées, chacun d’eux tente de séduire les électeurs pour gagner la nouvelle majorité à l’Assemblée. Malgré l’enthousiasme du discours de Mitterrand qui devait aider les politiciens africains à changer de comportement, le continent continue à végéter dans la mauvaise gouvernance.

Réalités dramatiques du sociopolitique africain
Les aventures rapportées dans ce récit se déroulent dans la République naloise, une création de l’esprit imaginatif de l’auteur. Les Nalois font penser à certains pays comme le Congo et la R.D Congo par leur parler. Au cours d’un meeting, on entend des militants s’exclamer : « Ya ba colère vé ! (…) ya kiéssé na kiéssé » (p.41). Le texte de Bayidikila présente une Afrique malade de ses tragédies, de ses drames, et il ne va pas avec le dos la cuillère pour critiquer par exemple la démagogie des partis politiques dont le peuple ne fait pas la distinction idéologique : « Pour le peuple nalois, la gauche et la droite signifiaient la même chose. Et le centre gauche ? Et le centre droit ? Tout cela, c’était des mots, de simples mots dont les nalois ne récoltèrent point de gain » (p.11). Malgré la démocratie pluraliste dans leur pays, les Nalois continuent à subir le poids des injustices du monopartisme. Et l’auteur de rappeler la dictature post coloniale avec des manifestations violemment réprimées par les forces de l’ordre, l’arrivisme qui a remplacé le mérite et surtout le tribalisme qui fait tant de mal dans la société : « [Des] recrutements opérés sur des bases (…) claniques, ethniques (…) engendrèrent ipso facto la baisse de la productivité. La langue administrative fut bafouée » (p.13).

L’opposition Tango / Matalou : une triste réalité africaine
Elève de l’école protestante durant l’époque coloniale, Tango après ses études en Europe rentre au pays. Par son charisme car surdiplômé et avec un parti (le Parti de la renaissance naloise) qu’il crée aussitôt de retour, il devient un militant important d’un mouvement contre la politique coloniale : « [Il] était le fer de lance d’un vaste mouvement anticolonialiste menant avec brio et témérité la lutte pour l’indépendance du pays nalois » (p.36). Grâce à sa personnalité, il est membre du gouvernement de Matalou formé juste après l’indépendance. Mais son caractère contestataire ne va pas plaire à Matalou qui le jette en prison. Matalou, un dictateur qui rappelle les dirigeants africains d’après les indépendances naviguant dans le népotisme. Il s’impose un tribalisme notoire car l’administration est sous le joug de son ethnie : « Les directions de l’administration publique échouaient dans les mains des membres de sa tribu » (p.38). Ainsi, l’on comprend la contestation de Tango qui souhaitait une révision du programme du gouvernement de Matalou car « i[tandis que les populations croupissaient dans la misère, [lui] et ses courtisans étaient au lait et au miel ]i» (p.38). Mais cette dénonciation de la triste réalité africaine que nous révèle l’opposition entre tango et Matalou ne semble rien changer sur le contient malgré la démocratie pluraliste exigée par le discours de la Baule. L’Afrique continue de s’enfoncer dans le chaos. Triste réalité !

Une clausule particulière du récit
Roman ou nouvelle ? L’auteur ne donne aucune précision à propos sinon que la quatrième couverture du livre qui signifie que c’est « une fresque de la vie politique du pays nalois ». Du style, on constate que le récit relate une histoire qui « s’arrête explicitement sans s’arrêter implicitement » car elle laisse le lecteur dans un suspense absolu : après l’arrestation des bandits et la récupération des urnes. Ce dernier ne saura pas les résultats de ces législatives anticipées. Comme dans la technique de la nouvelle, l’auteur termine son texte par une conclusion interrogative, une particularité de ce récit.

(1) J.D. Bayidikila, La Caresse des mouettes, éd. Edilivre, 2015.

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