L’ingratitude du caïman : une douleur terrible

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Vite, un calmant ! La douleur que distille L’ingratitude du caïman d’Isaac Djoumali Sengha, paru en 2012 chez L’Harmattan, est tellement intense que seule une morphine pourrait l’apaiser.

Un style plat sans saveur ni personnalité ; une structure à la limite et une construction nulle – ça part dans tous les sens, si bien qu’on se demande qui est vraiment le narrateur dans ce roman. Loin de prodiguer une leçon sur le roman, car au Congo le roman a été tué par un foisonnement insensé, le roman, c’est de peindre un tableau et non de présenter un panorama. L’histoire ou ce qui aurait pu l’être : André Mambou part parfaire sa formation militaire pour l’URSS, puis rentre au bercail avec une femme russe et deux enfants… Et que voit-il dans son pays natal ? Des paysages et des intrigues que tout Congolais majeur sait déjà. Ou plutôt rien qui ne puisse capter l’attention du lecteur. Or le roman, c’est de montrer ce que les autres n’ont pas montré ; « le génie du roman fait vivre le possible ; il ne fait pas revivre le réel ». Il eût fallu une composition à deux lignes de narration : celle d’André Mambou qui s’offusque de la médiocrité de son pays et celle de Lara qui, dans son carnet, décrit le Congo. Rien de tel.

Isaac Djoumali Sengha met une énergie viscérale à la description et une fainéantise incroyable à la narration. Sacrilège ! Ce roman est sinon un cours magistral d’histoire-géo pour élèves de 6 ème, sur les 35 dernières années du Congo-Brazzaville, du moins un amusement littéraire. Et pour cause : « L’Histoire, avec ses mouvements, ses guerres, ses révolutions et contre-révolutions, ses humiliations nationales, n’intéresse pas le romancier pour elle-même, en tant qu’objet à peindre, à dénoncer, à interpréter ; le romancier n’est pas le valet des historiens ; si l’Histoire le fascine, c’est qu’elle est comme un projecteur qui tourne autour de l’existence humaine et jette une lumière sur elle, sur ses possibilités inattendues qui, dans les temps paisibles, quand l’Histoire est immobile, ne se réalisent pas, restent invisibles et inconnues. »

Toutefois, on peut apprendre quelque chose de ce roman. Isaac Djoumali Sengha, en effet, a uns sens aigu de la description, en tout cas il excelle dans cet exercice. Extrait : « Au troisième jour, le colonel rentré en hâte de la capitale dut annoncer à Lara (la femme d’André Mambou) qu’André allait être incarcéré sine die. Un gémissement d’animal blessé s’échappa de sa gorge et elle s’écroula d’un bloc.» (Page 199) Ce passage constitue une perle. Mais on est en droit de se poser une question : plagiat ou simple coïncidence ? Explication : Dans Crime et Châtiment du dieu de la littérature russe Dostoïevski, une scène, un modèle de réticence, rappelle celle évoquée ci-dessus : Raskolnikov vient de commettre son crime mais son aveu ne passe pas par les mots ; il ne le nomme pas. Il s’efforce, alors, de le faire deviner à Sonia, chez laquelle il s’est rendu. « Tu as deviné ? chuchota-t-il. » Et Sonia de répondre : « Seigneur ! Ce fut un cri effrayant qui s’arracha de sa poitrine. Elle tomba sans force sur le lit, le visage dans les oreilles. » Que pensez de ces deux phrases en gras ?

Bedel Baouna

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