Une lecture du roman La Place mariale de Jean Cliff Davy OKO-ELENGA

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Présenté plusieurs fois au public dans la ville capitale, notamment aux dépêches de Brazzaville, le 03 février 2015 par le Professeur André-Patient Bokiba, le 26 février à l’Institut français du Congo par Rosin Loemba et Ourbano Mbou-Makita et le 13 février à l’auditorium de la préfecture de Brazzaville (Les Vals), par Paul Kibangou, le roman de Jean Cliff Davy Oko-Elenga intitulé La Place mariale, est d’une profondeur thématique inouïe partagée entre la rupture et le renouvellement esthétique et thématique. Le roman est publié en 2014 aux éditions l’Harmattan-Congo et compte 176 pages.

L’univers carcéral, symboliquement représenté dans le roman congolais, notamment dans l’Anté-peuple de Sony Labou Tansi, Ici s’achève le voyage d’Alain Léandre Baker, Les Fleurs de lantanas de Tchitchellé Tchivéla et dans Le Mort-vivant de Henri Djombo, révèle métaphoriquement une crise d’humanité ou une dénonciation des pouvoirs discriminatoires, l’avènement donc d’une gouvernance corrosive qui anéantit les valeurs humaines et sociales pour instaurer une nouvelle forme de pensée illogique tournée vers la dictature, l’arbitraire, la félonie, la délation, l’animosité tout comme la monstruosité. En d’autres termes la prison est un espace antithétique à la raison, elle déstructure la désinvolture tout comme la privauté. Ainsi donc, cet univers carcéral est dans le champ fictionnel un véritable chant de liberté et d’altérité qui fait l’apologie de l’homme en tant que valeur cardinale en se réalisant dans ce progrès même de l’humanité. Cette métaphore spatiale qui part de l’anesthétique de l’existence pour construire une esthétique du progrès social en stipulant par essence la liberté, s’accentue avec force dans ce premier pas vers l’immortalité, c’est-à-dire, ce premier roman de Jean Cliff Davy Oko-Elenga, La Place mariale. Cette fiction littéraire dont l’empreinte métaphorique semble définir une rhétorique de la progression, est de bout en bout écrit dans un style subtil, mais une subtilité qui reste conjointe aux enjeux narratifs dans leur complexité. C’est autant sinon dire que le jeu narratif bien qu’abstrus, marque une certaine originalité de l’auteur sur le plan scripturaire, du moins manifeste une filiation purement stylistique avec d’autres écrivains. C’est le cas par exemple de Samy Tchak, Patrice Nganang et Alain Mabanckou. Cependant il convient de souligner que ce rapprochement stylistique se fait ressentir avec les romans d’Alain Mabanckou, Verre cassé ou tout au moins avec Black Bazar, précisément avec l’émergence de l’écriture-bibliothèque, c’est-à-dire, le double rapport entre écrire et lire ou écrire dans le souci de se faire lire ou encore lire pour écrire. Cette dynamique d’écriture-bibliothèque faisant du personnage romanesque un écrivain ou un grand lecteur, se donne sans nul doute à lire à travers le personnage principal du roman Pot-pourri qui apparait comme l’incarnation même de cette permanente quête de la liberté.

Autant que Le Musée de la honte de Jean Michel Mabeko ou encore l’œuvre mabanckouenne comme nous l’avons dit supra, La place mariale de Jean Cliff David Oko-Elenga, s’appréhende comme un roman dans le roman, car l’auteur ainsi que l’auteur du récit se confondent dans cette entreprise de gestation littéraire, avec notamment l’implication manifeste du lecteur, rendue possible par une fonction communicative réussite de la narration. Ici l’écriture apparait comme une preuve tangible d’une existence, l’accomplissement d’un monde qui fait de la mémoire l’enjeu même de toutes civilisations. L’univers carcéral bien qu’étant le lieu d’amoralité et de destruction complète de la conscience altière, n’occulte en rien l’élan passionnel et le désir de mémoire du personnage principal. Ainsi donc, Pot-Pourri trouve en l’écriture le tremplin même de sa liberté ; l’acte d’écrire apparait par le fait même un moyen d’affirmation et une arme de lutte contre les inégalités sociales. C’est dans cette optique d’affirmation et de réaffirmation de soi dans le respect de l’Autre qu’il affirme « Entre quatre murs, je m’évade, est-ce que c’est vraiment s’enfuir, ça ? Ce qui est vrai depuis que j’écris, je me sens un peu libre. Je ne dirais pas assez qu’ « écrire »me fait beaucoup de bien. Je brise mes chaines comme tous les esclaves du monde. »(P45)

Par ailleurs, il faut souligner que le style d’Oko-Elenga est teinté de beaucoup d’humour ; à l’image de Verre Cassé, personnage éponyme du roman d’Alain Mabounckou, Pot-Pourri se fait observateur avisé de la société, sa passion brûlante de former et d’informer par le biais du journalisme et de l’écriture, ne dissipe pas son hédonisme ou son attachement à ce que Mallarmé qualifie de « rapides délices de la vie ». Grand passionné du beau kantien ou du carpe diem horatien, il déclare sa flamme ardente pour ses amours (à savoir Miss ebène, Miss Juillet, Mama gâteau et Mama Véro) bien que les merveilles du passé lui auraient été confisquées par les atrocités dues à sa condition de prisonnier.

La disposition du récit se fait par inversion de l’histoire, qui fait alterner les analepses complétives et répétitives, ponctuées par une minutieuse description des personnages tant sur le plan physique que mentale. Cette inversion du récit faisant de sa chute l’incipit du roman, brise la linéarité du texte littéraire. On assiste à une homodiégénéité qui s’affiche dans certaines séquences sous forme de monologue. Mais finalement sur quoi se construit l’intrigue du roman ?

En fait, ce roman est un entremêlement de récits dont le principal s’articule autour de Pot-Pourri qui au départ est baptisé du nom de Paul, mais contre son gré. Et grâce à ce changement d’identité, il bénéficiera d’un emploi à la bibliothèque de la cathédrale jusqu’à devenir dans un premier temps marchand de journaux sous le grand manguier devant le bâtiment abritant les locaux du journal Echo, lequel sera nommé plus tard La rumeur court. En réalité La Place mariale n’est autre que ce toponyme-éponyme ou cet éponyme-toponyme sous le manguier, où Pot-pourri vend quotidiennement ses journaux. C’est de suite d’une incompréhension entrainant une bagarre entre les lecteurs ainsi qu’à de nombreuses accusations dont il sera victime, qu’il sera arbitrairement arrêté et abusivement torturé par la police. Ainsi plusieurs témoignages et confessions seront faits sous la férule de l’aumônier et du psychologue de prison. Tout à tour, Détective alias Blessé de guerre, Continent, Ciseau d’or, Union, évoqueront les causes de leurs détentions dans l’illusoire pensée de se voir ouvrir les portes du ciel. La visite de Mokili à Pot-Pourri sert de réconfort et lui permet de s’informer sur ce qu’était devenue la place mariale après son arrestation.

On comprend alors que l’histoire du roman se construit en une esthétique analeptique. La thématique quant à elle, s’élabore dès la première unité paratextuelle, l’unité du seuil, qui n’est autre que l’iconographie sur la page de couverture. La représentation iconographique ici, rend compte de la dualité existentielle, le paradoxe qui souvent oppose le faste au néfaste, le clair de l’obscur, il s’agit donc d’une réalité oximorique qui sous-tend les deux toponymes décrits tout au long du texte, la place mariale et la prison. On y trouve trois individus enchainés comme de véritables esclaves. Tout autour on remarque les taches de sang qui illustrent effectivement ce liberticide qui confronte les prisonniers à la torture sans cesse. À côté de ces trois prisonniers s’illustre en arrière plan l’image d’une madone comme symbole de la place mariale.

Somme toute, le roman La Place mariale de Jean Cliff Davy Oko-Elenga dénonce le liberticide et « l’illusion de l’altérité » comme dirait Bernard Mouralis dans un ouvrage homophone. Cette apologie de la liberté, peut similairement se lire dans Trop de soleil tue l’amour de Mongo Béti ou encore dans Le Masque de chacal de Jean Baptiste Tati Loutard.

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