Le déni de la darija handicapera toujours le développement du Maroc

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Docteur Jaouad Mabrouki2

TRIBUNE. Il nous sera impossible de construire un modèle de développement du Maroc avec des citoyens mal dans leur peau à cause d’une identité marocaine déstabilisée et déstructurée.

Rien ne peut être imposé au citoyen pour construire son identité marocaine et être un bon patriote, ni la langue, ni la religion. Ce qui peut faire de lui un vrai citoyen marocain serait de valoriser et reconnaitre ses origines, sa culture et sa langue maternelle. Le reste ne peut être qu’un choix personnel en toute liberté et avec un respect total. Ainsi, le marocain construit maturément son identité et sa citoyenneté.

Pour dissiper tout malentendu, par « darija » je désigne ici la langue maternelle marocaine dans toutes ses formes, y compris l’amazigh.

Les deux obstacles du développement du Maroc, de son avancement, de son équilibre social et économique, ainsi que de son épanouissement, sont les suivants :• l’un réside dans le déni des décideurs de nos origines amazighes et de notre langue maternelle la darija• l’autre, est de vouloir greffer à tout un peuple l’identité arabe et de faire, de l’arabe, sa langue maternelle.

Sur le plan psychologique, ce processus de déni de ce qu’est un être humain, crée en lui une dissociation de sa personnalité, une déréalisation avec comme résultat une double ou une triple identité et c’est ce que nous appelons dans les maladies psychiatriques « la schizophrénie ».

Il n’est donc pas étonnant de voir le marocain porter plusieurs masques à la fois, tantôt arabe, tantôt marocain, tantôt voulant arracher sa peau arabe et immigrer à l’étranger,fuyant son pays sensé être la patrie mère.

À quel moment un enfant fuit sa mère, symbole aussi de la patrie mère? Sur le plan psychiatrique c’est le schizophrène qui fuit la mère, toujours en conflit avec celle-ci, et entame une immigration dangereuse. C’est ce que nous appelons « le voyage pathologique ».

Maintenant, quelles sont les raisons des décideurs qui veulent faire de nous tous des arabes, qui nient nos origines amazighes et notre langue maternelle la darija ?1- L’illusion que l’Islam est un point d’union nationale des ethnies marocaines

L’islam s’adressait à une époque révolue, à la « Ouma ». Or, à notre époque, il s’agit plutôt de « la patrie ». Actuellement, ce qui peut unir les marocains est une identité marocaine saine et stable. Cette identité ne peut être pleine et forte que si ses composantes sont reconnues et respectées pleinement, comme nos origines amazighes et notre langue maternelle la darija.

L’islam ne peut en aucun cas unir les marocains, du moment qu’il s’agit d’une croyance qui ne peut pas être imposée à l’ensemble des marocains. Par exemple, nous avons des marocains de toutes croyances: chrétiennes, chiites, juives, ahmadites, bouddhistes, athées et baha’ies. Le fait que les décideurs ne reconnaissent pas ces composantes identitaires ampute alors l’identité du marocain. Comment voulez-vous arriver à un modèle de développement du Maroc ?2- L’illusion que l’arabe, « langue du Coran », fait des marocains des arabes

La nation arabe est une illusion, un mensonge, un rêve qui ne s’est jamais réalisé d’ailleurs. Au contraire, des pays soi-disant arabes et musulmans sont en guerre et n’arrivent pas à s’unir. La même chose au Maroc, la langue arabe ne peut pas unir les marocains car elle distorde l’identité marocaine. Être pleinement marocain est beaucoup plus fort que nous parlons tous l’arabe ou bien que nous soyons tous musulmans.

Ce qui est bénéficiant dans le Coran est de pratiquer ses vertus, qu’il soit lu en français, en amazigh ou en darija. Le lire en langue étrangère « l’arabe » ne permet pas sa compréhension et son appropriation. C’est exactement ce que l’Eglise avait fait dans le passé, la messe était en latin et il fallait alors apprendre cette langue pour comprendre et lire la Bible, mais tristement elle a compris trop tard qu’il fallait la traduire dans toutes les langues et célébrer la messe avec la langue d’origine de chaque pays.3- L’amazigh et la darija, considérés comme ennemis de l’islam et de l’unité nationale

En reconnaissant l’amazigh et la darija comme des langues maternelles, les décideurs ont eu peur que l’arabe soit méprisée, que l’islam perde de son pouvoir sur les marocains et que la désunion éclate. Raison pour laquelle, à mon avis, le système scolaire a été arabisé dans son ensemble, par peur que la francophonie francise les marocains et les éloigne de la culture arabo-musulmane. Toutefois, nous avons tous observé le désastre de l’arabisation de l’enseignement et au lieu de résoudre le problème de façon chirurgicale, nous sommes revenus à la francisation de l’enseignement.

Il me semble qu’il aurait été plus judicieux d’enseigner en darija et en amazigh et d’apprendre l’arabe et le français comme langues étrangères.

Docteur Jaouad MABROUKI

Psychiatre, Expert en psychanalyse de la société marocaine et arabe.

1 COMMENTAIRE

  1. Bel article, je tiens juste à noter qu’il ne faut pas confondre schizophrénie et trouble dissociatif avec personnalités multiples.
    La schizophrénie n’est PAS un dédoublement de la personnalité.

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