Le changement d’heure et le taux de suicide à Chaouen ?

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Docteur Jaouad Mabrouki2

TRIBUNE. Suite à cette recrudescence de suicide dans la région de Chaouen,  j’ai essayé de chercher de probables facteurs responsables de cet acte malheureux d’autolyse.

Ainsi j’ai fait appel à des études françaises (INSERM) en ce qui concerne les effets néfastes de l’horaire d’été, et à des études américaine et algérienne sur le taux élevé des cas de suicides dans les régions montagneuses, mais aussi à mes expériences professionnelles de plus de 22 ans d’exercice.

Plusieurs causes paraissent possibles :

  1. Le changement d’heure (GMT +1)

Cet horaire d’été qui nous est imposé même pendant l’hiver n’est pas naturel et nous vivons un décalage entre l’horaire social (le début de nos activités) et l’horaire biologique (lever et coucher du soleil). Ceci perturbe notre horloge interne et notre cycle circadien.

Le sommeil ne sert pas uniquement à se reposer, il est effectivement nécessaire au bon fonctionnement du système immunitaire, hormonal, cardiovasculaire et de l’humeur.

Avec l’horaire GMT+1, pendant le sommeil, les neurotransmetteurs responsables de la régulation de l’humeur sont secrétés de manière déséquilibrée. Il suffit de deux jours de manque de sommeil, pour perturber la sécrétion de deux hormones essentielles, qui régulent l’appétit et la satiété (la Ghréline et l’Orexine). Cette dérégulation favorise la tendance à la consommation du gras et du sucré, se compliquant alors de l’obésité avec les complications cardiovasculaires et le diabète. Une autre hormone est perturbée, la Mélatonine secrétée la nuit pendant le sommeil, responsable de la multiplication des cellules et du ralentissement de la prolifération des cellules cancéreuses.

Ces facteurs peuvent ainsi entrainer facilement une dépression avec un passage à l’acte suicidaire. En France, il a été noté une hausse de suicides et de la consommation des somnifères depuis l’instauration de l’heure d’été. L’hypothèse d’un lien de causalité entre ces deux événements a été avancée. C’est cet argument qui a conduit la Russie à abandonner le changement périodique d’heure en 2011.

Notre rythme circadien est réglé majoritairement par l’exposition à la lumière et notre cerveau se synchronise tous les jours à l’alternance jour et nuit.

C’est l’exposition à la lumière au cours de la journée qui synchronise notre horloge centrale, souligne Claude Gronfier, chercheur chronobiologiste à l‘INSERM en France. Avec l’heure d’été, le fait de ne percevoir de la lumière que tardivement, va retarder l’horloge biologique et entraîner une heure de coucher tardive, avec un risque accru d’une privation de sommeil. C’est pourquoi nous notons une augmentation de plaintes de fatigue, de somnolence diurne au volant comme au travail, une baisse de tonus et de moral qu’on nomme dépression saisonnière, et qui peut se compliquer de suicide. Le manque de sommeil va non seulement avoir un impact sur notre humeur et vigilance, mais aussi sur notre système immunitaire qui est souvent plus fragile en hiver.

2. Rapport de la montagne avec le suicide

a- Le stress biologique neuronal

Une étude américaine publiée en janvier 2011 décrit que la vie dans les montagnes favorise le suicide avec un taux plus élevé par rapport à la ville. Le manque d’oxygène dans les hauteurs chez des personnes déprimées ou prédisposées à déprimer entraine une hypoxie (relative) qui provoquerait un stress neuronal, diminuant alors la capacité de résistance aux pulsions suicidaires.

b- Facteurs sociaux économiques et internet

Il est probable que cette augmentation de suicide dans cette région soit due à l’absence d’infrastructures de loisirs, de distractions, de culture et d’activités artistiques. Les citoyens de cette région se sentent abandonnés et enfermés.

Parallèlement, il faut noter que l’influence des réseaux sociaux et l’accès à  l’information et à la découverte d’autres modes de vie différents à travers le pays et le monde, se répercute négativement sur les gens, les poussant à la frustration et à la déprime avec l’augmentation des risques suicidaires.

Aussi, l’accès aux soins psychiatriques est difficile dans cette région et plus particulièrement l’absence de centres médico-psychologiques, favorisant les complications des maladies psychiatriques et le suicide comme complication chez les  personnes fragiles et déprimées.

c- La consommation des drogues (cannabis)

Tristement, le cannabis dans toutes ses formes est fortement consommé chez les jeunes au Maroc mais aussi de façon importante par les habitants des régions de Chaouen. La dépendance au cannabis peut favoriser le passage à l’acte suicidaire suite à une forte consommation ou à un manque  accru (par un raptus suicidaire).

En bref, il est essentiel de se pencher sur l’impact de l’heure d’été et de la vie dans les régions montagneuses et la présence des centres médico-psychologiques.

Docteur Jaouad MABROUKI

Psychiatre, Expert en psychanalyse de la société marocaine et arabe

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