La frigidité chez les femmes marocaines

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TRIBUNE. La frigidité est l’absence de satisfaction sexuelle ou d’orgasme chez la femme au cours d’un rapport sexuel normal. Et selon les statistiques en France, où la sexualité est libéralisée, 30 à 80% de femmes souffrent de frigidité*.

Au Maroc, où l’éducation sexuelle est totalement absente et où la sexualité est contrôlée et réprimée, j’estime que la frigidité peut atteindre toutes les marocaines mariées.

D’ailleurs, nombreux sont les hommes qui consultent pour la frigidité de leur femmes en réclamant un traitement. Certains me confient qu’ils ont essayé chez leurs femmes,  des médicaments  réservés aux troubles sexuels chez l’homme.

Quelles sont alors les causes psychologiques de la frigidité chez la femme marocaine, après avoir éliminé les causes organiques?

1- Le traumatisme de la nuit de noce

La mariée est terrifiée la nuit de noce suite à toutes les expériences féminines très dramatiques qu’elle a entendu depuis son adolescence. De plus, le marié souvent très ardent, aborde la mariée sans tendresse dans le but de sortir, en un temps record, le saroual prouvant ainsi sa virilité et la virginité de sa femme. Ce traumatisme engendre une expérience douloureuse de la sexualité, d’autant plus s’elle tombe enceinte immédiatement. Dans ce contexte la frigidité est incontournable.

2- Un mari violent

Le mari est violent avec sa femme, soit verbalement, soit financièrement, soit physiquement ou tout à la fois. Le marocain ne respecte pas sa femme, ne lui exprime aucune affection et douceur, il la réprime et la méprise de façon générale. Ce comportement tue tous les désirs de l’épouse et bien entendu en premier lieu le désir sexuel, mais elle doit se taire et servir du sexe à son mari comme elle lui sert le repas.

3- L’éducation marocaine « le corps n’appartient pas à l’épouse »

L’éducation fait  de la femme un objet sexuel d’où l’obligation de couvrir son corps. La fille ne vit pas en paix avec son corps, elle le porte mal et le subit comme un handicap qui entrave son épanouissement et sa liberté. La femme ne doit pas sentir de désir car c’est un tabou et le désir n’existe que chez l’homme auquel elle doit offrir son corps. Elle n’existe pas, elle n’est qu’une serveuse de sexe. Ainsi, la fille est éduquée pour patienter et ne jamais dire non à son mari. En lui offrant son corps, il lui garantit un toit et la nourriture. Comment une personne qui n’existe pas peut-elle ressentir du désir ou du plaisir ?

4- La culture marocaine et la fille de joie

La femme capable de désirer le sexe, de le savourer et de le réclamer assez souvent, et de jouir de toutes ses forces, est considérée par la tradition comme une fille de joie, une prostituée ! Par conséquent et étant donné que la femme doit paraitre « fille de bonne famille », elle doit étouffer son désir sexuel et cacher sa jouissance pour éviter qu’elle ne soit  prise par le mari comme une fille de joie qui savoure le sexe. Sa seule solution pour ne pas souffrir est de devenir frigide !

5- Les parents et l’histoire familiale

  • Un père froid et sévère

Le père joue un rôle important dans l’avenir de la sexualité de sa fille. Un père sévère, dur, n’exprimant aucune affection, aucun amour et qui ne câline pas sa fille et ne la prend pas dans ses bras, engendre chez elle un conflit avec l’homme puisque le père est le représentant du genre masculin. Un tel conflit avec le père peut être aussi responsable de la frigidité sexuelle dans sa vie conjugale.

  • Une mère frustrante

La maman peut mettre sa fille dans un mauvais rapport avec son corps « cache ton corps, ne laisse aucun garçon te toucher… »,  présentant ainsi la sexualité et son corps comme une impureté.

  • Les 1ères menstruations

Si la mère n’a pas bien préparé sa fille aux menstruations, ou si les règles sont présentées comme une saleté, une impureté (appuyée par la religion), la fille peut avoir un conflit avec son vagin, considérant que cette partie de son corps est sale. Ce vécu altère sa sexualité et donc son désir sexuel.

  • Divorce des parents
  • Infidélité dans son couple et dans celui des parents

6- Absence de l’éducation sexuelle

L’éducation sexuelle nous apprend l’égalité des droits et des droits sexuelles des deux sexes. Elle nous apprend aussi comment fonctionne la sexualité féminine et masculine, l’une complètement différente de l’autre. Elle nous apprend aussi que le cerveau de la femme fonctionne différemment de celui de l’homme et essentiellement au niveau du désir et la pratique sexuelle.

L’absence de cette éducation est à l’origine d’un grand malentendu sexuel dans les couples.

7- La masturbation et le vécu culpabilisant

L’adolescente découvre pour la première fois le plaisir vaginal et clitoridien afin de bien connaitre sa sexualité et se préparer pour son avenir sexuel. Tristement, l’éducation marocaine charge l’adolescente de sentiment de culpabilité et elle traverse ainsi une mauvaise expérience dans les débuts de la découverte de sa sexualité. Cette culpabilité s’ancre dans son cerveau et surgit inconsciemment par la suite dans ses rapports sexuels. Afin d’éviter cette douleur morale, son inconscient provoque alors la frigidité.

8- L’éducation religieuse  et le viol conjugal

La religion fait de la femme un objet sexuel avec l’obligation de satisfaire le désir du mari et dans le cas échéant, elle est maudite par le ciel. Cette obligation bloque le mental sexuel de la femme et elle se donne malgré elle au mari sans aucun plaisir ni jouissance. Au contraire, elle vit cette obligation de soumission sexuelle comme un viol, ce qui détruit d’avantage sa libido en fuyant le mari par tous les prétextes possibles.

9- La chasteté

Dans la culture marocaine, la chasteté est beaucoup plus imposée à la fille qu’au garçon. La chasteté est présentée comme une loi indiscutable et son non respect conduit à l’enfer et à la colère divine. Donc, malheureusement, la chasteté n’est pas présentée de façon positive comme un moyen de canalisation des pulsions sexuelles et que la décision revient à la fille de l’observer ou non.

10- Le déni de la positivité de l’énergie sexuelle

Malheureusement, la sexualité n’est pas présentée aux ados comme une énergie positive plutôt qu’une impureté, seulement elle doit obéir à certaines règles pour l’intérêt de l’ado et son épanouissement sexuel. L’éducation n’amène pas la fille et le garçon à la réflexion, l’analyse et l’autonomie de la prise de décision de respecter ou non son corps et de se réconcilier avec lui.

*faculté de médecine, Sorbonne Université

Docteur Jaouad MABROUKI

Expert en psychanalyse de la société marocaine et arabe.

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