Fathallah Oualalou : Il ne faut pas avoir peur de la Chine

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L'ex-ministre marocain Fathallah Oualalou.

L’ancien ministre marocain de l’Economie et des Finances a animé le “Forum Adhérents” du CFCIM

Fathallah Oualalou, ancien ministre de l’Economie et des Finances, était l’invité du dernier « Forum Adhérents », un rendez-vous d’information, d’analyses et d’échanges, organisé récemment par la Chambre française de commerce et d’industrie (CFCIM).
Fin connaisseur de l’Empire du milieu, le professeur d’économie est intervenu sur le thème « Le Maroc, l’Afrique, l’Europe face à la Chine».
Habitué et fidèle de ce rendez-vous, l’ancien maire et président du Conseil de la ville de Rabat a animé le « Forum Adhérents », chaque année, sans discontinuer à l’époque où il était ministre, a rappelé dans son mot de circonstance le président de la CFCIM, Philippe-Edern Klein. Avant de présenter brièvement l’éminent parcours de l’auteur de la récente publication intitulée « La Chine et nous: Répondre au second dépassement ».
Durant plus d’une heure, l’homme d’Etat a partagé ses analyses et livré ses réflexions sur l’évolution économique de la Chine, agrémentant, à chacune fois, son exposé de références historiques et économiques pour bien situer le débat qui suivra.
« Notre région doit tenir compte d’un phénomène important, celui de la Chine qui, en 35 ans, est passée d’un statut d’une économie en développement, à une économie émergente, à la deuxième puissance économique mondiale et, a l’ambition de devenir entre 2030 et 2040, la première puissance dans le monde», a d’emblée déclaré le ministre estimant qu’il est de ce fait important que le Maroc, le Maghreb, l’Afrique et l’espace sud-méditerranéen en tiennent compte.
Cette évolution s’est faite grâce à l’adoption de nouveaux modèles de développement, a-t-il affirmé expliquant que la Chine a mis en place une nouvelle politique de réformes et d’ouverture sur le monde qui tient compte de ce qui s’est passé au Japon et en Corée du Sud, notamment.
« Elle a mis en place une politique d’industrialisation fondée essentiellement sur l’exportation et sur une main-d’œuvre pas chère au départ. En même temps, le système est resté centralisé, dirigé par un parti, l’armée et un Etat   ouvert sur le capitalisme qu’il protège. Ce qui est nouveau », a noté le ministre.
Depuis lors, l’Empire du Milieu est devenu la première puissance industrielle, le premier exportateur de produits industriels, le premier marché émetteur de touristes, la première puissance en matière d’Internet, de téléphone mobile et même d’économie verte, même s’il est vrai qu’il figure parmi les grands pollueurs au monde.
« Il est surtout devenu au cœur de la demande mondiale, notamment face à l’essoufflement des économies du Nord qui, depuis maintenant 15 ans, et surtout depuis la crise de 2008, connaissent des taux de croissance très faibles », a relevé le ministre soutenant que la demande chinoise, notamment en matières premières et en hydrocarbures, a permis à deux continents de bouger : l’Amérique du Sud et l’Afrique qui, « depuis les indépendances en 1960 jusqu’à pratiquement 2000, ne connaissait aucune avancée en matière économique ».
En effet, c’est à partir de 2000 qu’« on a enregistré des taux de croissance autour de 5% et quelquefois 10%, notamment dans les pays producteurs de matières premières et d’hydrocarbures, mais aussi dans les pays qui ont réussi de grandes réformes », a noté l’intervenant.
Cela a duré jusqu’à 2014. A cette date, le taux de croissance en Chine a baissé, autour de 6% et c’est ainsi qu’elle a changé de modèle de développement qui n’est plus lié à l’exportation, « mais de plus en plus au marché local. D’où l’augmentation des salaires, l’intérêt accordé à la protection sociale et à la protection en matière de santé, etc.»,  a-t-il ajouté.
C’est dire que le monde doit s’adapter d’autant plus que la Chine, grâce à ses grandes réserves, a traversé la crise de 2008 avec sérénité et s’est même permise de lancer un plan de relance de 3.500 milliards de dollars qui a eu énormément d’effets et d’acheter, en même temps, des obligations dans tous les pays déficitaires.
Avec le nouveau modèle, le ministre fait observer que la Chine a mis en place une nouvelle stratégie mondiale, une nouvelle route de la soie à trois dimensions : la route énergétique, essentiellement vers la Russie pour acheter du gaz; la route par chemin de fer et par autoroute qui passe essentiellement par les anciennes républiques qui dépendaient de l’ex-URSS jusqu’en Allemagne et la route maritime, qui passe par le Kenya vers le canal de Suez pour arriver à Tanger Med et le long de la Méditerranée.
A propos de ses rapports avec l’Europe, il est à signaler que la Chine est le premier importateur des produits européens et le deuxième partenaire commercial après les Etats-Unis. En 2010, les échanges sont estimés à 1 milliard d’euros par jour et en 2014, la Chine représente 14% des échanges de l’Union européenne, juste après les Etats-Unis (15%).
Mais, ce qui est important à savoir, « c’est qu’en 2002, la part de la Chine n’était que de 7%. Elle est montée à 14% alors que la part des Etats-Unis était de 24%, et a baissé à 15%».
Après avoir souligné les nombreuses analogies entre la Chine et le Maroc dont l’attachement à l’intégrité territoriale, le ministre a indiqué par la suite que les rapports entre les deux pays, comme ceux entre la Chine et l’Afrique et de la Chine avec le monde arabe, sont passés d’une phase à une autre. Mais il a fallu attendre l’ouverture économique et la politique des réformes qu’elle a menées dans les années 1980 pour que sa stratégie vis-à-vis du monde arabe et de l’Afrique et donc du Maroc change pour devenir essentiellement économique.
Le commerce entre les deux pays a évolué depuis les années 80 mais pas d’une façon significative, d’autant plus que la Chine,  comme le Maroc, est producteur de phosphates. Elle en est même la première au monde alors que le Maroc détient les plus grandes réserves. Autant dire, un dossier important dans les relations avec la Chine.
Par ailleurs, a rappelé le ministre, la Chine a organisé un sommet en décembre 2015 à Johannesburg au cours duquel le président chinois a fait deux propositions aux pays africains. La première, face à la baisse de la demande chinoise en matières premières d’hydrocarbures, propose un transfert des capitaux publics et privés de 60 milliards de dollars. La deuxième idée principale, c’est de promouvoir l’industrialisation des pays africains dans le cadre de la stratégie de délocalisation conçue par l’Etat chinois et qui va permettre un transfert de 85 millions d’emplois dans le monde.
La Chine propose ainsi un nouveau modèle de partenariat. C’est dans ce cadre qu’a eu lieu la visite de Sa Majesté et que des accords ont été signés dont celui de la création d’un site industriel de 2000 hectares à Tanger.
Pour le ministre, il ne fait aucun doute que la Chine accorde un intérêt particulier au Maroc vu que  « c’est un pays qui est très intégré dans l’espace euro-méditerranéen et a un statut avancé d’associé avec l’Union européenne. Par conséquent, c’est un pays avec qui on peut travailler tout en pensant à l’Europe. Donc, ils ont proposé ce que j’appelle une stratégie de coproduction », a-t-il soutenu.
Pour répondre à ce phénomène de double dépassement, il est important de comprendre ce qui s’est passé en Chine qui, durant ces 40 dernières années, a su maîtriser ses contradictions, développer un système centralisé sur le plan politique et ouvert sur le capitalisme, promouvoir son intégrité territoriale, s’ouvrir sur l’Asie et le monde. De même que ce pays a accordé la priorité à l’économie, tout en s’intéressant de plus en plus à la géopolitique. Sans compter qu’il développe aussi l’idée d’un monde multipolaire ou apolaire.
« Dans ce cadre-là, la réponse doit être commune », a estimé le ministre, persuadé qu’on ne doit pas avoir peur de la Chine ; au contraire il faut travailler avec elle.
Ainsi, la première réponse, c’est une Europe plus forte, unie, logique et cohérente, appelée à  construire une Europe économique et de la défense.
Deuxième élément, il est impératif de réformer la coopération euro-méditerranéenne et songer à passer à une autre phase qui tienne compte aussi des propositions chinoises, essentiellement celle de la coproduction. « C’est-à-dire, on doit parler d’industrialisation qui s’impose en Afrique. Car, aucun pays ne s’est développé sans industrialisation. On peut être riche grâce au pétrole, mais on ne peut pas être développé sans l’industrialisation », a insisté l’ex-ministre qui tient toutefois à ce que cette industrialisation soit partagée.
L’exemple que le Maroc suit depuis quelques années avec la France est à son avis très bon. Citant l’exemple de Renaud, il a estimé que l’industrie française ne gagne pas seulement au niveau de la conception et de la recherche mais aussi au niveau de la production, tout comme le Maroc gagne.
Il faut donc promouvoir un travail en commun en matière de coproduction au niveau de l’industrie, de la formation, de l’agriculture et la question agricole qui est très importante et dont « le Maroc a un atout parce que, dans les années à venir, la question agricole et alimentaire va se poser. Surtout en Afrique où il y aura de plus en plus de femmes et d’hommes, de grandes villes, de nouvelles  couches moyennes, donc une demande alimentaire quantitative et qualitative ».
A ce propos, « le phosphate essentiellement et les accords qui on été signés dernièrement entre le Maroc et le Nigeria et l’Ethiopie sont des accords stratégiquement importants. Ce sont deux pays sur lesquels d’une façon ou d’une autre, la Chine aura son mot à dire ».  Par ailleurs, il a appelé à « mener une grande réflexion euro-méditerranéenne sur les rapports avec
la Chine ».
Par ailleurs, « quand on parle de coproduction, on parle d’une nouvelle logique avant de parler d’assistance, de coopération et de partenariat qui sont devenus obsolètes. Maintenant, c’est le partage d’autant plus que tout produit industriel est nécessairement mondial, on y retrouve des valeurs ajoutées provenant de tous les pays. C’est en ce sens que nous avons un atout : nous sommes proches de l’Europe. Le monde change et l’Europe aussi doit savoir qu’elle doit changer »
Optimiste, l’ex-ministre a conclu en ces termes : «Je pense que le Maroc, par son ouverture sur l’Europe et son ancrage en Afrique, a la capacité d’être présent dans cette verticale de l’AME (concept sur la verticalité Afrique-Maroc et Europe), mais dans cette verticale nous ne devons pas oublier que la Chine frappe à la porte de cette partie-là. »

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