DOSSIER. Sénégal : évolution récente, perspectives et risques, selon le FMI

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CONTEXTE. Le Sénégal a connu une forte croissance ces dernières années, mais des vulnérabilités apparaissent. La croissance a été supérieure à 6 % pour la troisième année consécutive et les perspectives économiques restent favorables à moyen terme.

Toutefois, malgré cette croissance soutenue, le ratio dette/PIB continue d’augmenter et la dégradation des termes de l’échange a orienté à la hausse les déficits budgétaire et courant.

L’émission d’eurobonds en mars 2018 a apporté un important financement budgétaire et extérieur pour la deuxième année consécutive, mais le pays doit faire preuve de discipline budgétaire pour maintenir la stabilité économique et financière. Des progrès réguliers sur le plan des réformes structurelles visant à stimuler l’investissement privé permettraient d’éviter un retour de la croissance anémique enregistrée dans le passé.

Il sera nécessaire de résoudre les difficultés budgétaires à court terme avant les élections présidentielles. Des pressions sur les dépenses liées aux élections présidentielles prévues en février 2019 commencent à apparaître. Le mouvement de contestation dans les secteurs de l’éducation et de la santé a entraîné d’importantes augmentations de salaire.

En outre, l’accélération programmée de la mise en œuvre de grands projets avant les élections (comme la mise en place du train express régional (TER) et de la compagnie aérienne nationale nouvellement créée, Air Sénégal) a accru les risques pesant sur la viabilité budgétaire (1).

Les prix intérieurs de l’électricité et des carburants n’ont pas changé depuis début 2017 en dépit de la hausse des prix mondiaux du pétrole et, plus récemment, de la relative appréciation du dollar par rapport au franc CFA.

Cette situation a créé des pressions budgétaires et des retards de paiement au secteur privé. De nouveaux progrès en matière de réformes relatives aux recettes sont nécessaires pour atteindre le critère de convergence de l’UEMOA et financer les besoins de développement de façon durable.

Il convient de continuer de favoriser le développement du secteur privé pour entretenir la croissance à moyen terme. Le Sénégal a connu des accélérations de la croissance dans le passé, mais ces accélérations ont été temporaires, car elles étaient essentiellement alimentées par le secteur public. D’après le Plan Sénégal Émergent (PSE), qui a pour ambition de permettre au pays d’atteindre le statut de pays émergent à l’horizon 2035, une croissance élevée et soutenue est nécessaire. Pour cela, de nouveaux progrès doivent être accomplis sur le plan des réformes visant à :

  1. remédier aux facteurs structurels qui limitent le crédit au secteur privé, dont les PME;
  2. accroître l’efficience des infrastructures publiques;
  3. réduire le coût de l’énergie et améliorer la fiabilité de l’approvisionnement; iv) renforcer la transparence de l’administration fiscale.

ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE RÉCENTE. En 2017, la croissance a été supérieure à 7 % pour la première fois depuis 1984, tandis que l’inflation est restée contenue. La croissance est estimée à 7,2 % en 2017, contre 6,8 % d’après les projections antérieures.

La croissance de la production agricole a été plus élevée que prévu et s’établit à 16,1 %, y compris une augmentation de plus de 40 % de la production d’arachide. Parmi les autres secteurs en forte croissance figurent la construction (+ 10 %), les transports (+ 10,5 %) et les services financiers (+ 16,5 %).

L’inflation,  principalement sous l’effet de la volatilité des prix de l’alimentation, est brièvement devenue négative fin 2017, mais a atteint 1,1 % fin avril 2018. La modification de l’année de référence du PIB a fait augmenter sa valeur d’environ 30 %, mais elle n’a que très peu changé la composition sectorielle de la production.

Si le déficit budgétaire global a été conforme à l’objectif du programme en 2017, l’orientation de la politique budgétaire s’est fortement dégradée, avec un accroissement des passifs, en particulier dans le secteur de l’énergie, ce qui a entraîné un report des engagements budgétaires à 2018 (2).

Les services du FMI estiment que le déficit budgétaire 2017 (engagements budgétaires non liquidés accumulés durant l’année compris) serait proche de 5 % du PIB, alors que l’objectif prévu dans le programme s’élevait à 3 % du PIB.

Le niveau fixe des prix intérieurs de l’électricité et des carburants dans un contexte de hausse régulière des prix mondiaux de l’énergie s’est traduite par des recettes plus faibles que prévu (0,8 % du PIB), une nécessaire augmentation des subventions à l’énergie (0,4 % du PIB) et des retards de paiements au secteur de l’énergie (0,3 % du PIB) et au secteur privé dans son ensemble (0,5 % du PIB).

Le fonds spécial de soutien au secteur de l’énergie (FSE) (annexe II) ne disposait pas de ressources suffisantes pour respecter ses obligations de paiement vis-à-vis des entreprises importatrices de pétrole et de la compagnie publique d’électricité, la SENELEC, ce qui a entraîné le report de certains paiements en 2018.

La persistance des besoins de financement de la Poste (0,5 % du PIB) et de la Caisse de retraite de la fonction publique (0,1 % du PIB) et le règlement des crédits budgétaires des années précédentes présents dans les comptes de dépôt ont fait augmenter les besoins de financement supplémentaires des opérations du Trésor en 2017(3), bien que des progrès importants aient été accomplis pour réduire ces besoins de financement durant les premiers mois de l’année 2018.

De nouvelles hausses des prix mondiaux du pétrole en 2018 supérieures aux prévisions du budget et une appréciation relative du dollar par rapport au franc CFA accentuent les tensions budgétaires. Cette situation requiert d’importantes mesures de compensation pour que le pays reste sur la trajectoire budgétaire prévue.

Le déficit des transactions courantes a presque doublé en valeur nominale depuis 2016. La situation extérieure s’est détériorée, avec un creusement du déficit courant de 4,2 % en 2016 à 7,3 % en 2017. Cet accroissement s’explique par l’augmentation des prix mondiaux des produits de base et du volume des importations de biens d’équipement.

En 2017, les exportations en volume ont progressé d’environ 11 % et les importations en volume, de plus de 19 %, tirées principalement par les produits pétroliers (+34 %) et les biens d’investissement (+20 %). Le déficit courant devrait encore se creuser en 2018, les prix du pétrole restant orientés à la hausse.

La dette augmente et la part de la dette extérieure s’accroît. Le Sénégal a émis des eurobonds pour un montant de 1,2 milliard de dollars en 2017 et de 2,2 milliards de dollars en 2018 à des conditions relativement favorables (4).

Composition de la dette du Sénégal (en pourcentage du PIB)

Une partie des fonds ainsi obtenus en 2018 a servi à racheter 40 % des eurobonds émis en 2011 plus chers en termes relatifs. Les autorités ont sollicité d’autres créanciers pour racheter 165 milliards de francs CFA de dette extérieure supplémentaires.

Le ratio dette publique/PIB a atteint 48,3 % du PIB en 2017 (contre 47,8 % en 2016) et il devrait s’établir à 49,4 % en 2018, la dette extérieure représentant près de 43 % du PIB. Si l’augmentation du PIB à la suite de la modification de l’année de référence a diminué le ratio dette publique/PIB, le ratio service de la dette extérieure/recettes reste élevé et constitue une source possible de vulnérabilité.

Les perspectives demeurent globalement positives, mais exposées à des risques. Le rythme de croissance du Sénégal devrait rester élevé au cours des prochaines années, en supposant que le pays avance bien sur le plan des réformes structurelles visant à stimuler l’investissement privé. Parmi les risques figurent :

i) des pressions sur les dépenses liées à la tenue d’élections présidentielles;
ii) la non- augmentation des prix de l’énergie, la poursuite de l’accumulation de retards de paiement et l’accumulation éventuelle d’arriérés intérieurs;
iii) des progrès insuffisants sur le plan des réformes visant à restructurer La Poste, remédier aux déficits de la Caisse de retraite de la fonction publique, améliorer le respect des obligations fiscales et l’efficience des dépenses publiques et accroître l’investissement privé pour pérenniser la croissance élevée;
iv) le durcissement des conditions de marché à l’échelle nationale et internationale;
v) les possibles répercussions négatives sur les finances publiques et la croissance des menaces sécuritaires régionales (Sahel) et intérieures (Casamance).

 

(1) La récente acquisition de deux avions destinés à des vols intérieurs et régionaux et l’achat prévu de deux autres avions pour des vols transcontinentaux bénéficieront vraisemblablement d’une forme de garantie de l’État et devraient de ce fait figurer dans la prochaine analyse de viabilité de la dette (MPEF, §38).

(2) Ces engagements budgétaires ne sont pas des arriérés d’après la définition de l’UEMOA, qui a été retenue dans le programme et qui restreint la notion d’arriérés de paiement aux engagements du Trésor non acquittés plus de 90 jours après la date échue.

(3) Les besoins de financement supplémentaires du Trésor atteignent au total 172 milliards de francs CFA (contre un objectif fixé à 150 milliards de francs CFA) et se décomposent comme suit : La Poste (60 milliards de francs CFA), Caisse de retraite de la fonction publique (10 milliards de francs CFA) et les comptes de dépôt (102 milliards de francs CFA).

(4) L’émission de 2018 a été sursouscrite cinq fois. Elle était composée de deux obligations : i) une obligation à 30 ans d’un montant de 1 milliard de dollars, à un taux d’intérêt de 6,75 % et avec un remboursement du principal les trois dernières années et ii) une obligation à 10 ans d’un montant de 1 milliard d’euros, à un taux d’intérêt de 4,75 % et avec un remboursement du principal les trois dernières années. Cette émission s’est faite dans de meilleures conditions que les récentes émissions d’eurobonds en Afrique subsaharienne.

Extrait Rapport du FMI No. 18/211 (15 Juin 2018).

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