Claude Bartolone : Nous ne pouvons pas répondre aux aspirations du continent africain en érigeant des murs ou des barbelés

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Claude Bartolone, Président de l’Assemblée nationale française.

Président de l’Assemblée nationale française, Claude Bartolone a participé récemment au séminaire parlementaire institutionnel à mi-parcours du projet de jumelage Maroc-UE, auquel ont assisté également des responsables et représentants d’autres Parlements européens partenaires de ce projet. Cette rencontre a été présidée par Habib El Malki.

Pagesafrik: Le bilan d’étape de la convention de jumelage Maroc-UE a été jugé positif par toutes les parties prenantes de ce partenariat. Qu’est-ce qui explique ce succès, selon vous ?
Claude Bartolone : Ce qui explique ce succès, c’est que nous cherchons chaque jour un peu mieux à répondre à l’attente de nos compatriotes qui sont de plus en plus demandeurs de liberté, de démocratie, qui souhaitent de plus en plus être associés à la décision politique. Et en tant que parlementaires, que ce soit au Maroc ou en France, nous essayons à chaque fois de voir comment nous pouvons améliorer nos modes d’intervention et de travaux pour voter la loi dans de bonnes conditions, contrôler le gouvernement dans de meilleures conditions et évaluer la loi qui sera une attente de plus en plus importante de la part des citoyens.
On ne nous demande pas simplement de voter des lois, on nous demande de plus en plus quels sont les résultats obtenus dans le cadre du vote de ces lois. Et c’est finalement ce que nous essayons de faire ensemble.

Les objectifs poursuivis par le jumelage sont nombreux et couvrent plusieurs domaines d’action. Dans le cadre de vos échanges avec la Chambre des représentants du Maroc, quel ont été les principales sollicitudes de vos homologues marocains ?
Elles ont été très diverses. Je pense en particulier déjà à l’autonomie des Assemblées, qui est l’un des éléments contenus dans le référendum initié par Sa Majesté le Roi du Maroc. Il y a eu beaucoup d’intérêt porté de la part de nos amis marocains sur l’indépendance financière de l’Assemblée des parlementaires, sur l’autonomie que cela pouvait leur permettre d’assurer afin de montrer à nos compatriotes que nous étions libres dans nos réflexions, dans nos décisions et dans le contrôle que nous devons effectuer du gouvernement.

Lors de votre intervention au séminaire à mi-parcours du jumelage, vous avez affirmé qu’au-delà des mandats des parlementaires et quelles qu’en soient les conjonctures politiques à venir, ce partenariat se poursuivra. Quels sont les garanties de la pérennité de ces travaux?
La garantie, c’est ce lien qui unit la France et le Maroc en termes d’amitié, mais c’est aussi ce lien qui lie l’Europe et le continent africain.
Aujourd’hui, malheureusement dans des conditions terribles avec l’enjeu que représente la question des réfugiés, l’Europe a découvert qu’elle ne pouvait pas se désintéresser du continent africain. Nous étions nombreux à le savoir, pour ceux qui avaient cette sensibilité méditerranéenne en particulier. Mais nous avions trop de pays européens qui pensaient que la Méditerranée est une mer infranchissable. Aujourd’hui, celui qui ne prend pas en compte le fait d’avoir sur la rive Sud d’ici 2050 un milliard et demi d’habitants, un habitant sur quatre dans les années qui viennent habitera sur le continent africain.
Celui qui ne prend pas la mesure des liens qui existeront de plus en plus entre l’Europe et l’Afrique, le Nord et le Sud, commettrait une erreur considérable. Et je crois que c’est cela, cette prise en compte, cette prise de conscience des questions démographiques, écologiques, ces aspirations des citoyens à avoir droit à la liberté, à l’éducation, à la justice, à la santé, au travail qui doit amener l’ensemble des responsables politiques à se dire qu’ils sont obligés de travailler ensemble parce que leurs destins sont liés. Et c’est cela à mon avis qui est le meilleur gage de pérennité des travaux que nous avons réalisés.

Le Maroc et la France entretiennent des relations séculaires d’un niveau excellent. Etes-vous satisfait de la place accordée à la coopération parlementaire ?
En tous les cas, depuis trois ans maintenant, elle n’a cessé de s’améliorer. Il y a des échanges réguliers à la lumière des   différentes réceptions des uns et des autres, des visites des uns et des autres, des travaux des commissions, des présidents de commission, des présidents de Parlement.
Je pense que nous avons bien renforcé les relations qui peuvent exister entre les chefs d’Etat et de gouvernement. Mais aujourd’hui, à  mi-parcours de ce travail qui nous lie, je crois que nous sommes passés en termes politique et qualitatif à une nouvelle phase. Et, c’est très satisfaisant parce que je crois que cette démocratie parlementaire qui se nourrit de l’amélioration des techniques, mais qui se nourrit aussi des échanges sur la finalité qui est celle des assemblées,  est quelque chose qui nous place à la hauteur de l’histoire que nous essayons de bâtir ensemble.

En tant que parlementaire, quel regard portez-vous sur la démocratie marocaine ?
En tant que parlementaire et   voisin, je la vois en pleins accélération, je constate ce qu’a pu représenter la décision du Roi du Maroc dans le cadre de cette proposition constitutionnelle de faire bouger la démocratie. Lorsque je vois l’énergie qui est celle que l’on constate dans la politique marocaine, notamment sur la dernière période, le temps qu’il a fallu de réflexion, de discussions entre les parties prenantes pour arriver à la nomination d’un nouveau chef de gouvernement, pour parvenir à un nouvel équilibre. En France, je souhaite que la démocratie soit vivante et sache tenir compte des enjeux du futur et c’est là aussi quelque chose de satisfaisant.

L’Assemblée nationale française a une longue et très riche histoire. Au regard des évolutions qu’elle a connue ces dernières années, qu’est-ce que le Maroc pourrait gagner de particulier de sa longue expérience ?
Il peut s’appuyer sur notre histoire parlementaire qui n’est jamais aboutie. J’ai eu l’occasion, en tant que président de l’Assemblée nationale, de faire des propositions pour améliorer le fonctionnement de l’Assemblée, pour améliorer le vote de la loi, l’ingénierie législative… Et je crois que c’est cela à la fois. C’est-à-dire que les parlementaires marocains peuvent se nourrir de notre expérience et  nous être très utiles parce qu’en ayant un regard critique sur notre propre travail, ils nous aideront à nous améliorer.

Un mot sur la collaboration des différents partenaires du jumelage ?
C’est un très bon projet. Pourquoi ? Parce qu’il y a d’abord cette dimension portée par l’Union européenne. Que l’UE soit attentive, que nous ne soyons pas simplement ressentis comme un espace qui ne pense que chiffres, comptes et déficits, est quelque chose qui me paraît important. Que l’Union européenne travaille et redécouvre au travers de ce travail la dimension philosophique qui est à l’origine de la construction européenne, cela me semble important. Qu’elle puisse se dire que nous ne pouvons pas répondre à l’aspiration du continent africain à plus de liberté, de justice, de démocratie, de développement économique, de respect de l’environnement, en érigeant des murs ou des barbelés. Ça aussi, c’est quelque chose que l’on retrouve dans ce travail interparlementaire.

Proposés recueillis par Alain Bouithy

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